29.04.2012
Tipasa
Désorienté, marchant dans la campagne solitaire et mouillée, j'essayais au moins de retrouver cette force, jusqu'à présent fidèle, qui m'aide à accepter ce qui est, quand une fois j'ai reconnu que je ne pouvais le changer. Et je ne pouvais, en effet, remonter le cours du temps, redonner au monde le visage que j'avais aimé et qui avait disparu en un jour, longtemps auparavant.
L'été. Retour à Tipasa.
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24.04.2012
Tyr
Voilà pourquoi il est indécent de proclamer aujourd'hui que nous sommes les fils de la Grèce. Ou alors nous en sommes les fils renégats. Plaçant l'histoire sur le trône de Dieu, nous marchons vers la théocratie, comme ceux que les Grecs appelaient Barbares et qu'ils ont combattus jusqu'à la mort dans les eaux de Salamine. Si l'on veut bien saisir notre différence, il faut s'adresser à celui de nos philosophes qui est le vrai rival de Platon. « Seule la ville moderne, ose écrire Hegel, offre à l'esprit le terrain où il peut prendre conscience de lui-même. » Nous vivons ainsi le temps des grandes villes. Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. Il n'y a plus de conscience que dans les rues, parce qu'il n'y a plus d'histoire que dans les rues, tel est le décret. Et à sa suite, nos œuvres les plus significatives témoignent du même parti pris. On cherche en vain des paysages dans la grande littérature européenne depuis Dostoïesvski. L'histoire n'explique ni l'univers naturel qui était avant elle, ni la beauté qui est au-dessus d'elle. Elle a donc choisi de les ignorer. Alors que Platon contenait tout, le non-sens, la raison et le mythe, nos philosophes ne contiennent rien que le non-sens ou la raison, parce qu'ils ont fermé les yeux sur le reste. La taupe médite.
L'été, L'exil d'Hélène. 1948
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07.04.2012
Ashkelon
Rendons cette justice à notre société c'est qu'elle supporte très bien les persécuteurs. Elle est habituée à l'idée qu'ils avaient leur utilité. D'une manière ou d'une autre, un matin ou un soir, vous devez vous attendre à voir surgir quelqu'un qui dira qu'il est mandaté par les persécuteurs et qu'il va donc vous priver de la liberté ou de la vie, ou de votre femme, ou, ce qui est pire de votre argent. Et il faut vous y faire puisque cela ne dépend pas de vous. Vous dépendrez du persécuteur au contraire. Même si vous détournez les yeux, il vous frapperait la face pour que vous les ouvriez de nouveau. Alors, autant admettre une fois pour toute qu'il fait partie du paysage. D'ailleurs, personne ne vous empêche de devenir persécuteur à votre tour. Notre société est raisonnable.
Persécutés - Persécuteurs. Préface à Laissez passer mon peuple, de Jacques Méry, (1948)
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31.03.2012
Athènes 2
Parce qu'il était l'esprit libre, Nietzsche savait que la liberté de l'esprit n'est pas un confort, mais une grandeur que l'on veut et que l'on obtient, de loin en loin, par une lutte épuisante. Il savait que le risque est grand, lorsqu'on veut se tenir au-dessus de la loi, de descendre au-dessous de cette loi. C'est pourquoi il a compris que l'esprit ne trouvait sa véritable émancipation que dans l'acceptation de nouveaux devoirs. L'esentiel de sa découverte consiste à dire que si la loi éternelle n'est pas la liberté, l'absence de loi l'est encore moins.
L'homme révolté, La révolte métaphysique.
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25.03.2012
Toulouse 3
Le temps d'un éclair. Mais cela suffit, provisoirement, pour dire que la liberté la plus extrême, celle de tuer, n'est pas compatible avec les raisons de la révolte. La révolte n'est nullement une revendication de liberté totale. Au contraire, la révolte fait le procès de la liberté totale. Elle conteste justement le pouvoir illimité qui autorise un supérieur à violer la frontière interdite. Loin de revendiquer une indépendance générale, le révolté veut qu'il soit reconnu que la liberté a ses limites partout où se trouve un être humain, la limite étant précisément le pouvoir de révolte de cet être. La raison profonde de l'instransigeance révoltée est ici. Plus la révolte a conscience de revendiquer une juste limite, plus est est inflexible. Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s'il est conséquent, le droit de détruire l'être et la liberté de l'autre. Il n'humilie personne. La liberté qu'il réclame il la revendique pour tous : celle qu'il refuse, il l'interdit à tous. Il n'est pas seulement esclave contre maître, mais homme contre le monde du maître et de l'esclave.
L'homme révolté, La pensée de midi.
photo : Myriam Religieux, Toulouse, statues - 2008
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04.03.2012
Alep
... ce que cherche le conquérant de droite ou de gauche, ce n'est pas l'unité qui est avant tout l'harmonie des contraires, c'est la totalité qui est l'écrasement des différences. L'artiste distingue là où le conquérant nivelle. L'artiste qui vit et crée au niveau de la chair et de la passion, sait que rien n'est simple et que l'autre existe. Le conquérant veut que l'autre n'existe pas, son monde est un monde de maîtres et d'esclaves, celui-là même où nous vivons. Le monde de l'artiste est celui de la contestation vivante et de la compréhension. Je ne connais pas une seule grande œuvre qui se soit édifiée sur la seule haine, alors que nous connaissons les empires de la haine.
Actuelles 1
photo : Étienne Dal, autour de la citadelle d'Alep
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01.03.2012
Solesme
Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l'action. Cela s'appelle devenir un homme. Ces déchirements sont affreux. Mais pour un cœur fier, il ne peut y avoir de milieu. Il y a Dieu ou le temps, cette croix ou cette épée. Ce monde a un sens plus haut qui surpasse ses agitations ou rien n'est vrai que ces agitations. Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s'y soustraire pour une plus grande vie. Je sais qu'on peut transiger et qu'on peut vivre dans le siècle et croire à l'éternel. Cela s'appelle accepter. Mais je répugne à ce terme et je veux tout ou rien. Si je choisis l'action, ne croyez pas que la contemplation me soit comme une terre inconnue. Mais elle ne peut tout me donner et, privé de l'éternel, je veux m'allier au temps. Je ne veux faire tenir dans mon compte ni nostalgie ni amertume et je veux seulement y voir clair.
Le mythe de Sisyphe
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23.02.2012
Tripoli
De qui et de quoi en effet puis-je dire : « Je connais cela ! » Ce cœur en moi, je puis l'éprouver et je juge qu'il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu'il existe. Là s'arrête toute ma science, le reste est construction. Car si j'essaie de saisir ce moi dont je m'assure, si j'essaie de le définir et de le résumer, il n'est plus qu'une eau qui coule entre mes doigts. Je puis dessiner un à un tous les visages qu'il sait prendre, tous ceux aussi qu'on lui a donnés, cette éducation, cette origine, cette ardeur ou ces silences, cette grandeur ou cette bassesse. Mais on n'additionne pas des visages.
Le mythe de Sisyphe
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02.02.2012
Tozeur
« Tu vois, dit-elle, je pète comme un petit cochon ». Elle mourut une heure après.
Son petit-fils, il le sentait bien maintenant, n'avait rien compris à la chose. Il ne pouvait se délivrer de l'idée que s'était jouée devant lui la dernière et la plus monstrueuse des simulations de cette femme. Et il s'interrogeait sur la peine qu'il ressentait, il n'en décelait aucune. Le jour de l'enterrement seulement, à cause de l'explosion générale des larmes, il pleura, mais avec la crainte de ne pas être sincère et de mentir devant la mort. C'était par une belle journée d'hiver, traversée de rayons. Dans le bleu du ciel, on devinait le froid tout pailleté de jaune. Le cimetière dominait la ville et on pouvait voir le beau soleil transparent tomber sur la baie tremblante de lumière, comme une lèvre humide.
L'envers et l'endroit, L'ironie. 1935
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31.01.2012
Sousse
Je disais que le monde est absurde et j'allais trop vite. Ce monde en lui-même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on peut en dire. Mais ce qui est absurde c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. L'absurde dépend autant de l'homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l'un à l'autre comme la haine seule peut river les êtres.
Albert Camus, Le mythe de Sisyphe.
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05.01.2012
Carthage
J'ai grandi dans la mer et la pauvreté m'a été fastueuse, puis, j'ai perdu la mer, tous les luxes alors m'ont paru gris, la misère intolérable. Depuis j'attends. J'attends les navires du retour, la maison des eaux, le jour limpide. Je patiente, je suis poli de toutes mes forces. On me voit passer dans de belles rues savantes, j'admire les paysages, j'applaudis comme tout le monde, je donne la main, ce n'est pas moi qui parle. On me loue, je rêve un peu, on m'offense, je m'étonne à peine. Puis j'oublie et souris à qui m'outrage, ou je salue trop courtoisement celui que j'aime. Que faire si je n'ai de mémoire que pour une seule image ? On me somme enfin de dire qui je suis. « Rien encore, rien encore... »
Albert Camus, La mer au plus près, Journal de bord. 1953
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26.12.2011
Sfax
Tout ce que je fabrique, me ressemble. Comment vivons-nous sous les remparts ?
...
Je suis construit - je ne peux pas dire constitué, de telle sorte qu'éventuellement je serai en mesure de cesser de m'acharner sur des représentations de moi-même que je crois partagées, que je veux faire partager.
...
Reconnaître ou abolir l'autre, c'est l'enjeu de toutes mes communications.
...
Entrer dans le sommeil, sortir du sommeil, entrer dans le sommeil, sortir du sommeil ; et heureusement, entrer dans le silence en sortant du sommeil.
...
Une orange, un café, tout à l'heure un peu de miel... De l'amertume, de la chaleur, possiblement un peu de douceur. Voilà le monde que je protège tous les jours, entre le désert et la mer. Voilà, ce qui valait la peine d'être fortifié.
...
Si je vous enlevais vos dieux et les remplaçais par le goût de la recherche, le plaisir du chant, le désir de durer, l'acceptation de la solitude, l'adhésion volontaire au silence, le silence devant les mystères ; vous me reprocheriez de désenchanter le monde ?
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17.12.2011
Terre de légendes
Et toi Bethléem, terre de Juda, tu n'es nullement le moindre des clans de Juda ;
car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël. Matthieu, 2,6
Je veux mettre ce billet en lien avec celui de certains jours intitulé Aventure.
Cela vaut la peine d'écouter et regarder la pièce de Francis Dhomont là-bas puis de revenir, après avoir lu le texte, s'interroger sur l'une ou l'autre des façons humaines d'approcher le « tumulte intérieur de notre esprit et sa profondeur ».
Le conte : récit de choses invraisemblables ou inouïes.
La légende : récit d'un fait plus ou moins historique, amplifié...
...
Pourquoi, pourquoi arrivons-nous à établir un consensus très large sur le fait que certains récits ne valent la peine d'être lus qu'à distance tandis que nous collons au sens littéral d'autres ?
...
Le tumulte : agitation désordonnée, confusion.
10:58 Publié dans Correspondances, Jeux | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
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