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Sienne

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The O'Shean Kyebow Circus. Je traverse la place d'un pas vif. Un type immobile près de l'entrée de la tour, grand, roux, regarde le ciel. Près de lui, deux valises, un bérêt sur le sol - quelques pièces. Derrière lui une belle affiche dans un plexi est appuyée sur le mur. Sur celle-ci il y a le nom du cirque. la caligraphie est élégante et puis ceci : siamo troppo lontani di gusti . Nos goûts sont trop éloignés...

Il porte un costume étonnant. Trouvère et spationaute. Je pense à Turn around Norman sur le parvis de la Cathédrale St-Patrick à New-York. Un danseur (de trente ans et à la retraite) dont la performance trois fois par semaine est de tourner sur lui-même, sur place, si lentement qu'on ne peut en percevoir le mouvement. Le tour complet prend au moins deux heures, j'en ai été le témoin. Je m'attends, j'attends ici le mouvement imperceptible - je serais heureux de retrouver cette sensation de l'objet inanimé et du temps aboli. Mais je recule de quelques pas car j'imagine tout autant quelque geste brusque qui me fera sursauter.

Quelques personnes s'arrêtent aussi près de moi. L'artiste s'anime soudain. C'est un magicien, Un mentaliste (nous annonce-t-il en italien, mâtiné d'anglais et de français). Buon giorno ladies e signori. Je suis O'Shean Kyebow de Edimburg. Grazie mille - stay a moment with me. Il passe près de l'un et tire de son oreille quelques pièces ou des petites balles rouges. Près d'une autre et l'invite à ouvrir son sac. Il en déroule un long papier fin sur lequel sont imprimés des dessins, des mots, des photographies. L'une d'elle est une photographie de la dame, éberluée, qui tient le sac.

Nous sommes amusés, intrigués, joyeux. Il y a aussi les tours de cartes. J'essaie de trouver l'issue, le truc. Il va trop vite. Je n'ai pas le temps de réfléchir. Mais ce dont je me souviendrai toujours c'est cette séquence-ci. : il me demande à moi si j'ai un livre dans mon sac à dos. Je lui dis oui, plus qu'un. Il me dit d'en prendre un, au hasard, de l'ouvrir aussi à une page au hasard. Je pige dans mon sac j'en tire les Sonnets. Dès que j'ouvre la page, il récite d'une voix forte et dans un français impeccable :

Devance tout adieu, comme s'il se trouvait derrière
toi, à l'instar de cet hiver qui va se terminer.
Car entre les hivers, il est un tel hiver sans fin
qu'être au-delà de lui, c'est pour ton coeur l'être de tout.

Sois toujours mort en Eurydice - et plus chant que jamais
remonte, et plus louange, ainsi remonte au pur rapport.
Ici, chez les passants, sois, au royaume où tout prend fin,
sois un verre qui sonne et dans le son déjà se brise.

Sois - et sache à la fois la condition qu'est le non-être,
l'infini fondement qu'il est de ta ferveur vibrante,
et donne à celle-ci, unique fois, pleine existence.

A la nature, utilisée ou bien dormante et muette,
à cette ample réserve, à cette inexprimable somme,
ajoute-toi en joie et ne fais qu'un néant du nombre.

Je jette un coup d'œil derrière moi, je cherche celui ou celle qui fait des gestes, ou qui tient des appareils, ou des miroirs. Je ne vois rien.

Je suis sonné. Je ne vois plus le reste de la performance. À la fin je lui dis. Ouf ! Je suis impressionné. Je vais me demander longtemps comment vous faites. Il me répond. Ce n'est pas un poète que j'aime beaucoup. Too much eternity, too much... Mais j'ai une bonne mémoire et je suis attentif aux détails. Grazie signore Marc. Adieu... Maybe. Maybe not.

Je sais ce poème par cœur depuis ce jour-là.

Commentaires

  • Je vous lis et vous me trouverez muette, (d'admiration...)
    L'histoire est si belle ! magnifiquement écrite. (Magie, orfèvrerie...)
    On a juste envie de se taire, de la relire, puis la relire, pour mieux s'en imprégner.
    Merci à vous !
    Je vous lie (...)

  • Pas mieux que Frasby. Cette histoire est carrément scotchante et racontée exactement comme il le fallait.
    Je veux dire qu'après l'avoir lue, on ne voit pas comment quiconque aurait pu l'écrire mieux :)

  • @ frasby, @ Jean : Merci. J'ai voulu raconter cette histoire parce que j'ai le sentiment d'être resté, tout au long de ma vie, dans des dispositions intellectuelles globalisantes, systématiques ; je cherche le mot pour décrire le fait que je sois définitivement intéressé par les grandes explications du monde, les approches larges, pan-historiques... Et le sentiment océanique. Je n'ai rien compris à ce que O.K. faisait (HK chez Frasby), sans doute parce que je ne suis pas suffisamment attentif aux détails.

  • @Jean : mais oui ! ... C'est exactement ça. On ne voit pas comment quiconque... On ne peut pas l'imaginer :)

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