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Corinthe

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c,grèce.

Tout au long de sa vie, son imaginaire s’est exercé, s’est manifesté le mieux dans des espaces publics. Dans les cafés en particulier. Il lui suffisait d’être seul assis à une table, à une distance raisonnable des tables voisines et de placer sa veste sur le dossier de sa chaise, puis de sortir de son sac à dos un cahier, un stylo et se mettre à écrire. Alors, ce qui manquait à sa vie, ce qui manquait à toute vie selon lui, se présentait, docilement, sous la forme de traits plus ou moins ronds, plus ou moins aigus ou fins, plus ou moins beaux, tirant avec eux une petite ou longue cohorte de mots, meute de voyelles, groupe de consonnes, classe de noms, une famille loquace de mots déjà formés et retenus, assemblée parfois bruyante, bruissant parfois, évoquant pour lui seul, la vie dans son entièreté, lui permettant ainsi d’échapper à l’angoissante solitude ; inévitable et qui ressemblait à une douleur. La douleur du jeune homme devant l’extrême beauté d’une jeune fille assise là, à quelques pas, qui attendait quelqu’un d’autre, qui parlait, dans le secret de son cœur à un absent. Ce qui le rendait lui, invisible, inintéressant, inexistant à moins qu’il se fût permis un geste, une parole, une intervention forcément inappropriée pensait-il, ridicule, et qui eut été un sujet de rigolade plus tard, dans ce même endroit ou dans un autre café, pour cette jeune fille et ses amies.

D’une certaine façon, la vie valable pour lui tenait dans ce geste d’écrire, de tracer des signes, comme l’artiste forme, à force de concentration et de répétition, une calligraphie idéale et impersonnelle, qui évoque, autant par sa graphie que par son orthographe, la chose à laquelle l'image formée est associée.

« Pourquoi écrivez-vous ? », lui avait un jour lancé Sibel, la serveuse du Santropol, repartie sans attendre une réponse. Il avait écrit dans son cahier : « c’est la seule façon d’attendre. A – tendre. A – tension. C’est le geste qui me permet de tendre vers ce que je désire tout en arrivant à supporter la tension. D’autres travaillent, courent, fument, font de l’exercice, lisent, mangent ou dorment… »

 

Commentaires

  • Que dire après avoir lu ce texte parfait tant dans sa forme que son contenu ?
    Il y a dans cet instantané une qualité de réflexion et de vision qui laisse songeur, je veux dire qui nous porte à laisser ce que nous faisions à l'instant - et qui n'est sans doute pas si urgent - pour accueillir toutes les interrogations que vous nous invitez à partager.
    Je n'évoque même pas le charme profond qu'exhale ce texte de son premier à son dernier mot tant il est évident...

    Jean :)

  • @ Jean : Merci. Votre commentaire me surprend et me fait plaisir. J'écris ici, des cartes postales, des messages que je ne cisèle pas suffisamment le plus souvent. En écrivant celui-ci, j'étais même un peu gêné d'imaginer que vous, que quelques autres écrivains-blogueurs, allaient lire cette page qui parle de la douleur de la solitude qui est la douleur de ne pas être (re)connu. Et de l'écriture. Car me croyant un peu autorisé à parler de cette douleur, je me trouve cependant très audacieux et un peu effronté d'évoquer l'écriture de la sorte. J'ai été longtemps cet écrivain-de-café et je suis ce blogueur-visiteur. Je me suis contenté d'écrire des fragments insensés, inutiles, messages dans des bouteilles à la mer, sans faire l'effort de créer la cohérence qui en ferait une œuvre. Écrire fut, est toujours pour est moi un exercice de santé et de survie. Je pense que mon incohérence m'aura peut-être quand même permis de demeurer un lecteur avisé et exigeant. Car il y a tant de livres excellents qui, eux, font le relais entre mes jours et tous mes états successifs.

  • Traits d'union ? ... Merci pour ce texte magnifique, Jean le dit parfaitement, (j'aime beaucoup cet échange entre Marc et Jean ... :) et, beaucoup cette idée de livres, qui font le relais entre vos jours et tous vos états successifs.
    Entre "nos" jours... et tous "nos" états...
    "Car me croyant peu autorisé à parler de cette douleur...",
    et pourtant ! traits d'union ? Encore...
    mes amitiés, Marc.

  • @ Frasby : Ce sont mes relais qui vous ont fait penser aux traits d'union ? Ou alors ce sont les traits... Ah oui, ce sont eux. Les traits ronds ou fins, ou longs ou pesants comme quand le temps disparaît. Merci à vous aussi pour ce gentil commentaire. Ces amitiés pleines d'absence, comblées d'attentes, barbouillées de traits de réconfort et d'allers-retours. On ne peut voyager mieux sur cette terre-écran.

  • Oui ce sont eux ! exactement ceux qui empêchent aussi le temps de disparaître, ou de se noyer sans secours dans des sables-écrans si mouvants, il y aussi des traits ovales et des mots entourés d'une ellipse. Des absences très présentes, des inattendus comblés de surprises, des voyages qu'on suit au bord d'un quai, et parfois on enjambe les passerelles,
    on s'offre incognito (plus ou moins, tout dépend ...) une vue imprenable sur une grande caravelle... (Quand partons nous ? ;-)

  • @ Frasby : Vues imprenables, grandes enjambées, surprises... Nous partons tout de suite. Vous êtes priée de vous présenter à la porte numéro 1... Ou 99... Ou à toutes celles qui se trouvent entre l'une et l'autre.

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