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  • Et ici (6)

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    Jamais, jamais, si tu veux vivre et croitre, tu ne pourras dire à la Matière: Je t'ai assez vue, j'ai fait le tour de tes mystères... j'en ai prélevé de quoi nourrir pour toujours ma pensée...
    Quand même, entends-tu, comme le Sage des Sages, tu porterais dans ta mémoire l'image de tout ce qui peuple la terre ou nage sous les eaux... cette Science ne serait comme rien pour ton âme, parce que toute connaissance abstraite est de l'être fané... parce que pour comprendre le Monde savoir ne suffit pas : il faut VOIR, TOUCHER, VIVRE dans la Présence... boire l'existence toute chaude au sein même de la Réalité... !
    Ne dis donc jamais, comme certains : La matière est usée, la matière est morte !
    Jusqu'au dernier moment des Siècles, la matière sera jeune et exubérante, étincelante et nouvelle pour qui voudra...
    Ne répète pas non plus : La matière est condamnée, la matière est mauvaise !
    Quelqu'un est venu qui a dit : Vous boirez le poison et il ne vous nuira pas ! et encore : La vie sortira de la mort !... et enfin... proférant la parole définitive de ma libération Ceci est mon Corps !
    Non, la pureté n'est pas dans la séparation... mais dans une pénétration plus profonde de l'Univers...
    Elle est dans l'Amour de l'unique essence... incirconscrite... qui pénètre et travaille toute chose par le dedans... Plus loin que la zone mortelle où s'agitent les personnes et les nombres...
    Elle est dans un chaste contact avec ce qui est "le même en tous" !
    Oh ! Qu'il est beau l'esprit s'élevant tout paré des richesses de la terre !
    Baigne-toi dans la Matière fils d'homme !
    Plonge toi en elle, là où elle est la plus violente et la plus profonde !
    Lutte dans son courant et bois à son flot !
    C'est elle qui a bercé jadis ton inconscience... c'est elle qui te portera jusqu'à Dieu !


    Pierre Teilhard de Chardin

  • Trois-Pistoles (2)

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    Le cadeau le plus précieux que m'ait donné mon grand-père, fut ce petit canif léger à fonctions multiples : couteau, tire-bouchon, ouvre-boîte. Je le porte toujours avec moi.

    Quelques pommiers sauvages bordaient sa propriété. Joseph m'a enseigné qu'il faut trancher la pomme avant de la manger. L'ouvrir, pour vérifier que ne s'y trouve un ver qui lui ronge le cœur. "C'est pareil pour tous ces gens, avait-il ajouté en me donnant le canif. Leur aspect laisse rarement présager le dégoût dont on fera l'expérience quand on les verra ouverts. Et comme on ne peut pas les ouvrir avec un couteau pour vérifier, il faut chercher ailleurs des indices, ou ne s'approcher de leur cœur qu'avec précaution." 

    Victor Laberge-Boileau, Roman-fleuve.

  • Coaticook (La rivière aux pins)

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    Juste un peu plus loin que le milieu dans Le roman inachevé, ces deux pages de vers qui riment et que nous apprenons par cœur dès la première lecture.

    ...

    Il n'aurait fallu / Qu'un moment de plus / Pour que la mort vienne / Mais une main nue / Alors est venue / Qui a pris la mienne

    Qui donc a rendu / Leurs couleurs perdues / Aux jours aux semaines / Sa réalité / À l'immense été / Des choses humaines

    Moi qui frémissais / Toujours je ne sais / De quelle colère / Deux bras ont suffi / Pour faire à ma vie / Un grand collier d'air

    Rien qu'un mouvement / Ce geste en dormant / Léger qui me frôle / Un souffle posé / Moins Une rosée / Contre mon épaule

    Un front qui s'appuie / À moi dans la nuit / Deux grands yeux ouverts / Et tout m'a semblé / Comme un champ de blé / Dans cet univers

    Un tendre jardin / Dans l'herbe où soudain / La verveine pousse / Et mon cœur défunt / Renaît au parfum / Qui fait l'ombre douce

    ...

    Tous ces trésors. Que faisons-nous de ces trésors ? Nous qui, pour un peu de temps encore, parlons français et partageons le privilège d'entendre cette musique sans effort.

     

  • Sermange

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    s,sermanges,colère,trahison

    Je n'y viens pas souvent. J'y viens à contre-cœur. J'arrive ici à reculons pour ainsi dire. Rue de l'Église/Ruelle du Paul. Dès qu'apparaît la maison, le toit, la petite clôture fermée, qui grince depuis mon enfance et qui s'ouvre sur les pensées mauves et les roses trémières derrière le muret, j'ai mal au cœur. Car je sais qu'une fois encore mon espoir et mon attente seront trahis. Je sais que mes propres dons ne seront pas reçus et que je ne serai pas reconnu. Les uns et les autres nous sommes passés dans des mondes parallèles. Je ne les reconnais pas non plus.

    Ces humains qui vivent bien longtemps. Comment cette vie (celle où l'on n'a pas vécu avant de mourir) ne serait-elle pas faite pour eux ? Ils sont installés depuis leur naissance dans la médiocrité et la prudence. Dans l'inaventure. L'égoïsme élémentaire, la curiosité élémentaire, l'orgueil supplémentaire, la connaissance rudimentaire, la communication minimum, le silence primaire. Je suis mal dans cette maison où leur vie beige, grise, carreautée, s'est déposée comme une poussière sur les objets et sur les meubles... N'ouvrons pas les tiroirs où stagnent leurs idées, pliées, repassées, vieilles, endormies, mortes. Qu'ils portent comme des vêtements, sans nuance sur leur épiderme.

    Beige. Gris. De la graine d'éternels conseillers municipaux.