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  • Charlotte - 15

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    Exercice d'alchimie

    intro131.gifParfois, il est difficile à saisir précisément, ou même à saisir de façon générale, l'itinéraire que la vie nous propose. On se réveille, peut-être même au milieu de la nuit et les indications sont incompréhensibles. On n'a pas la boussole, on n'a pas les lunettes appropriées, on a la vue bouchée, on n'a pas l'expérience du sentier, du paysage, du voyage. Tout est neuf et indéchiffrable.

    Et on a peur.

    Si on a été aimé, suffisamment bien car il ne faut pas s'attendre à l'être parfaitement, si on a été aimé, même si on a peur, on fait confiance à son étoile... Les choses vont s'arranger se dit-on, et on devrait arriver au bout de cette journée en un seul morceau, d'une seule pièce, peut-être un peu fêlé mais ce n'est pas la fin du monde. Si l'amour nous a manqué, il faut essayer de ne pas laisser la crainte l'emporter. Il y a des effondrements si tristes.

    À moins que tes parents aient fait en sorte que jusqu'à aujourd'hui, comme Sidhartha, tu ne sois jamais sortie du palais, tu en as certainement déjà rencontrées, des personnes qui ont été saisies par une immense vague et qui, pour l'instant, semblent noyées. Je veux dire que tu vois bien qu'elles sont vivantes, mais tu vois qu'entre elles et toi, une vitre, de l'eau agitée, quelque chose fait obstacle, quelque chose fait du bruit et vous empêche de vous rejoindre.

    C'est la peur.

    Elle a envahi un esprit, un coeur, un royaume.

     C'est toujours elle qu'il faut traquer et faire lever.

    ...

     

    Je n'ai pas toujours su comment m'y prendre. J'ai même fini parfois par me rendre compte que la peur que je croyais tapie chez l'autre, c'était en moi qu'elle était cachée. Dénégation. Il m'est aussi arrivé de penser que si je prenais sur moi la peur de quelqu'un d'autre, cette personne serait délivrée et moi je saurais quoi en faire, comment m'en débarrasser. Présomption.

     Les notions d'enfance ou de maturité ne s'appliquent pas pour ces exercices d'alchimie.

    On le fait avec les outils qu'on a, là où l'on est.

    Dans mon cas, lorsque le mot Famille ou les signes qui s'y apparentent, font partie de l'exercice, je suis à peu près certain de trébucher, de me sentir perdu, de perdre mon équilibre, de devenir sentimental ou flagada. 

     

     

     

     

     

  • Charlotte - 14

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    La peur, l'amour.

    Parfois c'est l'une, parfois c'est l'autre.

    Ou les deux.

    La peur, c'est ok la peur, elle nous permet de vivre. Il faut toujours l'écouter. Il faut écouter la peur du fond de soi. Ne pas toujours lui obéir. La peur que nous transmettent les autres, il ne faut pas la faire nôtre. Ne pas la faire sienne. L'amour est ok aussi, il nous permet de vivre. Il faut toujours l'écouter. Ne pas toujours lui obéir. L'amour qui vient du fond de soi. Sans raison. Tu le sais déjà j'en suis sûr. On lui cède souvent et on le regrette parfois. Mais quand c'est clairement la peur. Mais quand c'est clairement l'amour. Il vaut mieux qu'on aille dans le sens qu'ils nous indiquent.

    Le problème c'est l'amour ET la peur. Qui viennent en même temps. La peur qui s'attache à quelque chose de désirable. L'amour qui s'attache à quelque chose de redoutable.

    Il n'y a pas de recette. Pas de recettes au pluriel non plus. Impossible de ne jamais se tromper. Méfie-toi ma chère enfant de ceux qui ont des recettes. Bien sûr, tu peux faire confiance à tes parents, je connais bien ton papa, c'est un chic type, il a un bon jugement ; je ne connais pas ta maman, mais s'il l'a choisie elle doit être formidable. Tu peux leur faire confiance : écoute leurs peurs elles peuvent te sauver la vie. Mais n'écoute pas qu'elles. Écoute les tiennes aussi. Et écoute ton amour. Qui sera différent du leur.

    C'est ainsi que l'humanité va, recommence, file vers la catastrophe ou vers le paradis.

    ...

    Je t'aime sans hésitation.

     

     

     

  • Charlotte - 13

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    Exercice d'alchimie

     

    Ce que tu cherches te cherche. 

     

    Si tu es à la recherche de la demeure de l'âme, tu es une âme
    Si tu es en quête d'un morceau de pain, tu es du pain.
    Si tu peux saisir le secret de cette subtilité, tu comprendras :
    Chaque chose que tu recherches, c'est cela que tu es.

    Jalal ad Din Rumi (né en 1207 - mort en 1273)

    ...

    Il y a beaucoup d'informations et de publications disponibles sur Rumi. Tu trouveras si tu en as la curiosité. Si je le cite ici c'est que j'ai grand besoin de faire cet exercice d'alchimie aujourd'hui. J'avais tout d'abord pensé ne rien ajouter après le titre. Mais cet extrait du poète m'a fait penser à une intervention entendue lors d'une discussion au cours de la fin de semaine dernière : « Toutes nos décisions, toutes sans exception, sont déterminées par l'une ou l'autre de ces attitudes : la peur ou l'amour. »

    Point.

    (Non. Pas point. Je vais revenir là-dessus c'est sûr.)

     

     

  • Charlotte - 12

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    Tantant titantant titantant, sa robe et son manteau ;

    tantant titantant titantant fou-m'en-propre ! Bzzz... Bon appétit !

    Codes secrets et mots d'enfants

    Il y a déjà eu, il y en aura d'autres encore, des codes significatifs ou absurdes - des mots ou des gestes, que tu utiliseras avec les gens qui te sont proches. Un langage chargé de significations pour initiés seulement.

    Ce tantant titantant... récité à l'emporte-pièce en nous tenant les mains, était notre bénédicité quand ton papa était petit. Une création collective à laquelle lui et son frère avaient largement contribué. Nous aimions nous moquer d'à peu près tout. Nous n'avions cependant jamais prévu que cette habitude finirait par précéder la plupart de nos repas en famille durant plusieurs années. Sans doute cela voulait-il dire ceci : je suis heureux d'être avec vous en ce moment, merci pour cet espace à l'abri de tout, je suis heureux de partager... à la condition que ce ne soit pas de la soupe froide, des tomates tièdes ou du navet cuit.

    Nos vies sont remplies de choses dont nous détournons le sens. Quand nous ne l'inventons pas tout simplement. Nos vies sont pleines d'objets ou de gestes qui deviennent des symboles ou des indications plus ou moins secrets. Souvent c'est grâce à eux que nous nous comprenons le mieux.

    Tu peux demander à ton papa ce que signifie le mot nona ?, qui est sonson ? ; si l'eau est table ou pas table ? 

    ...

    Josse et moi, avant les repas maintenant, nous disons simplement santé, bon appétit en nous regardant dans les yeux (ça c'est très important). Ce ne sont pas les mots qui importent, tu l'as compris. C'est la confiance.

    ...

    Charlotte est un joli prénom.

     

     

     

  • Charlotte - 11

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    J'aime les dimanches. On passe de la semaine précédente à la suivante et on a toute une journée pour le faire. C'est comme se retrouver dans un lieu intime pour attendre un train, un avion, un transport qui s'en vient. Qui viendra à coup sûr. Quand il y sera on sait qu'il faudra reprendre, un peu résigné, le rythme, le collier, une aventure qui n'est pas totalement la nôtre. 

    Quand nous étions jeunes, vers l'âge que j'imagine que tu as en lisant ceci, ma soeur Diane et moi, nous passions la journée au centre-ville à Ottawa. Après la messe des jeunes qui débutait à 11h et la pizza (all dressed, c'est-à-dire qu'il y avait sur une pâte épaisse de la sauce tomate, du pepperoni, des morceaux de poivrons verts et du fromage) au Del Rio, nous allions nous installer à la bibliothèque de l'université (s'appelait-il Morrisset déjà ce long espace bondé de livres dans l'édifice des sciences humaines, où nous pouvions aller nous servir nous-mêmes sur les rayons ?) Nous lisions ou faisions nos devoirs. Moi, assis devant une petite table près des fenêtres,  je m'endormais bien souvent la tête appuyée sur les avant-bras. Nous rentrions, en autobus, à temps pour le souper, car les soupers du dimanche en famille étaient obligatoires. À peu près toujours le même menu : rôti de boeuf, (roast beef à l'américaine), pommes de terre au four, salade abondante, tartes au sucre pour dessert.

    Nous apprenions à discuter. Nous étions tous très novices en communications. Notre père pensait qu'il devait parler avec autorité en toutes matières. Il pontifiait. Ma soeur et moi, moi surtout, pensions qu'il fallait remettre en question son point de vue en toutes matières. Nous contestions. C'est ma mère qui veillait à empêcher les dérapages. Les plus petits écoutaient, s'ennuyaient royalement. Quittaient la table les premiers.

    Après la vaisselle, je montais me réfugier dans ma chambre, j'allumais la radio, j'écoutais Le cabaret du soir qui penche. Je m'endormais invariablement avant la fin de l'émission.

    J'aimais les dimanches. Il y avait ce jour-là, un échantillon de presque tout ce que je préférais dans la vie. Une rencontre amicale, un rituel significatif, des livres, de la liberté dans un espace ouvert à tous les possibles (pourtant je n'y ai vécu d'autres aventures que celles qui se passaient dans les livres), un repas où la discussion était prévue, de la poésie et de la musique. Est-ce que je savais que j'aimais tout cela ? Non. Je m'y trouvais immergé tout simplement, comme un poisson dans l'eau.

    Charlotte, je souhaite qu'il y ait, dans toutes tes semaines, quelque chose comme un dimanche où la vie t'accueille tranquillement à bras ouverts. Sans tralala, sans faire de flafla, sans faire de chichi.

     

     

  • Charlotte - 10

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    « Souvent je me demande jusqu'à quel point peuvent se reconnaître l'homme et la bête qui ne parle pas.

    À travers quel paradis primitif, au matin de la lointaine création, courut le sentier où leurs coeurs se rencontrèrent.

    Bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur constante union ne se sont pas effacées.

    Et soudain, dans une harmonie sans paroles, un souvenir confus s'éveille et la bête regarde le visage de l'homme avec une tendre confiance et l'homme abaisse ses yeux vers la bête avec une tendresse amusée.

    Il semble que les deux amis se rencontrent masqués et se reconnaissent vaguement sous le déguisement. » 

    Rabindranath Tagore, Le jardinier d'amour, LXXXIX. Traduit par H. Mirabaud-Thorens

    Vulpes1_CAV.jpg

    Ce matin j'ai tout simplement voulu t'offrir un toutou, qu'on va déposer quelque part sur la commode dans le coin de ta chambre. Il doit déjà y en avoir plusieurs.

    Le monde n'est pas hostile. Bien sûr qu'il est violent, affrayant, débile par moments.

    Mais il y a, depuis toujours semble-t-il, un vieux fond complice dans tout ce qui nous entoure. Il faut apprendre à s'en approcher avec prudence et le reconnaître. Parfois, avec les bêtes sensibles et silencieuses, c'est plus facile. Le petit chien, le petit chat, ou même les chevaux dans les champs le long des routes, les vaches, les perruches aussi nous enseignent que leurs coeurs et notre coeur sont ouverts les uns aux autres.

    Les bêtes à la fois craintives et confiantes nous enseignent à rechercher le lien fragile et indispensable qui nous relie à tout. Tout. Toutou.  

      

  • Charlotte - 9

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    Exercice d'alchimie

    Rêve de la nuit dernière. Ton oncle et ton papa étaient debout devant moi, l'air accusateur, en colère. Sans dire un mot. Je n'ai pas dit un mot non plus. Je n'ai pas bougé, j'ai baissé les bras, tourné les paumes de mes mains vers eux dans un geste d'apaisement et d'accueil.

    Tonglen. Une méthode bouddhiste de méditation pour participer au soulagement de la misère. Inspirer, lentement, laisser entrer en soi la noirceur, la douleur, la méchanceté, la peur, la colère, la haine aussi peut-être, ça je ne l'ai jamais fait, que l'on ressent en soi ou chez les autres. Inspiration... Puis garder en nous-mêmes quelques secondes ces sentiments ou ces images opaques. Ensuite les laisser approcher de notre fournaise. Leur permettre de traverser le feu de notre amour. Expiration.

    Alors le souffle qui sort de soi crée de l'espace pour la paix et la bienveillance.

    ...

    Tonglen ! Mais c'est de l'angélisme !, diront peut-être tes parents ou d'autres qui t'aiment. Ils ont raison bien sûr. Il est question ici de mon rêve de la nuit dernière. Et de mon engagement à ne pas ajouter ici à la souffrance. Dans la vie normale, les réactions habituelles devant l'agression sont fight or flight comme on dit à Toronto. Le combat ou la fuite. Rester vivant. À tout prix rester vivant. Ce sont en effet les deux attitudes courantes et peut-être les seules possibles. Un contemporain, crédible en la matière, a d'ailleurs fait L'éloge de la fuite comme stratégie, non pas de l'évitement. Mais de la rupture avec ce qui prétend nous dominer et du retour vers soi dans un espace puissant qui refuse les limites imposées par ceux qui ne nous veulent pas du bien.

    Tonglen.  Peut-être est-ce ce genre de fuite ? Peut-être ne vit-on cela qu'en rêve ou en méditant ? 

    Ou en écrivant à sa petite fille. 

    Je ne sais pas.

    Tout au long de cette correspondance, tu vas voir, c'est probablement la phrase que je vais écrire le plus souvent. Je ne sais pas. Cela nous laisse de l'espace pour respirer tous les deux. Je ne sais pas. Mais je suis d'accord... que d'une façon ou d'une autre, la solution que nous devrions rechercher quand nous vivons un conflit, c'est de restaurer d'abord en soi un espace où règne la paix et de tenter, si cela est envisageable, de recréer un tel espace dans la réalité. Charlotte. Je pense que c'est ce que je tente de faire ici. Ta naissance est venue rompre (en moi) l'armistice. Ta naissance n'a pas créé un conflit. Elle a déplacé la grosse pierre en moi qui cachait une source.

  • Charlotte - 8

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    Où est Charlie ?

    Charlotte. Si on te surnomme Charlie, c'est bien. Je l'aurais sûrement tenté si tes parents avaient été d'accord que je sois présent dans ta vie. Si tu as trouvé des liens qui, l'autre jour, t'ont instruite sur le funeste 11 janvier 2015 à Paris, je suis sûr que tu comprends de quoi il s'agit.Charlie Hebdo, Deux jours plus tard, un million de personnes étaient rassemblées au cœur de l'une des plus belles villes du monde.

    ...

    La vie est trop brève. Chacune pense que la terre, le ciel, le monde, la ville, la famille, les liens proches et même les choses lointaines dans l'univers existent pour elle. Chacune pense qu'on l'attendait. Que la Vie entière avait préparé sa venue. Que la longue lignée des humains depuis Ève ou Lucy préparait sa venue.

    Je ne savais pas que je t'attendais. Je veux tout simplement dire que je t'aime. La vie n'est pas hostile. Elle l'est parfois. Mais il y a aussi de l'amour. Tu as peut-être 14 ou 15 ans maintenant quand tu es en train de lire ceci, la vie c'est aussi, au milieu de la foule ou seule dans ta chambre, un murmure amoureux qui vient d'où ? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je crois que cela vient, peut-être le sais-tu, toi ? Je pense que cela vient de chaque atome de soi, chacune des particules de soi, en chacune de nous, en chacun de nous, qui réclame une place dans l'univers des étoiles et qui entend tout ce qui, autour d'elle, autour de lui, réclame la même chose. Je veux dire tout simplement qu'on n'est pas complètement seul. Qu'on ne l'a jamais été. Qui qu'on soit. Quoi qu'on fasse. Qu'importe les circonstances. Les victoires. Les humiliations. Les échecs. Les approbations. Toutes ces choses qui arrivent qui ne veulent pas dire ce qu'elles devraient dire.

    Chère Charlotte, ma petite Charlie. Je veux te dire qu'il y a, je le pense absolument, tout l'univers qui t'attendait et qui te rappelle quel privilège nous avons d'être vivants. Je sais que la vie est immense, mon petit enfant, que le monde est vaste, que les foules d'humains sur terre font du bruit, érigent des remparts, bougent dans tous les sens... Et que nous sommes pris, à peine capables de bouger, toi, moi, les autres. Même tes parents tu l'as déjà vu. Nous sommes pris dans la nasse et nous tentons de sauter hors du filet, nous, et tous ceux que nous aimons.

    Nous nous retrouverons. Si ce n'est dans ce rassemblement-ci. Ce sera dans un autre. Il y a en aura toujours d'autres. Il y en a toujours.

  • Charlotte - 7

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    La tour de Babel

    L'autre jour, pour accompagner mon texte, j'ai choisi de reproduire le tableau de P. Bruegel. Une œuvre narrative - en ce sens qu'elle raconte une histoire. Si tu la regardes de près tu verras qu'elle raconte ceci : après le Déluge, les hommes qui parlaient alors tous la même langue, décidèrent de construire une tour (dans laquelle ils allaient pouvoir habiter) qui devait monter jusqu'au ciel. Pour échapper à un Déluge futur, s'il revenait à Dieu l'idée de punir les hommes comme il l'avait déjà fait ? Probablement. Mais il y a d'autres excellentes interprétations de ce mythe biblique et je suis sûr que si tu es un peu curieuse tu trouveras facilement ce qu'on en a dit depuis cinq cents ans. Peut-être plus, mais je ne sais pas s'il existe des traces de l'interprétation de cette histoire d'avant l'écriture. Leur projet échoua.

    Moi, si j'ai placée cette photo du tableau représentant la Tour de Babel sur la page de l'autre jour, c'est qu'à chaque fois que l'histoire humaine sursaute, et que ce sursaut prend racine dans la difficulté à se comprendre, je pense à ce récit. Un jour, les êtres humains se comprenaient ; un autre jour, ils ne se comprirent plus. Bien sûr ce furent les voyages, les éloignements, les températures, les objets et les environnements différents qui firent en sorte que les langages différents se développèrent dans le monde. Mais je ne sais pas si tu as eu le temps de l'observer déjà, c'est tout de même courant, même parmi ceux qui parlent la même langue ou qui travaillent sur le même projet, il vient souvent un moment, même que les moments sont fréquents, où l'on ne se comprend plus.

    À quoi joue Dieu ?

    ...

    Je ne crois pas en ce dieu-là, bien entendu. Au Dieu de la Bible je veux dire, ni en celui du Coran ou de la Torah, ni dans aucun des nombreux dieux qui pullulèrent et pullulent toujours dans l'imagination des humains. Est-ce que ce verbe, pulluler, te fait sourire? Moi aussi. Inutile d'aller au dictionnaire. Cela veut dire proliférer, se multiplier... Je ne crois pas aux déesses et aux dieux qui ont pris naissance dans le cerveau des humains durant des millénaires de notre histoire. Même si ce sont tous des récits intéressants, ils demeurent tous, les dieux et déesses, à mes yeux des personnages de Bonhomme-sept-heures qui ont d'abord comme objectif de troubler ou d'apaiser les esprits. De les troubler s'ils se relâchent, de les apaiser s'ils sont trop anxieux. On y reviendra c'est sûr.

    ...

    Babel, donc. Beau et puissant récit sur la difficulté de communiquer. Le récit biblique n'explique pas pourquoi. Il raconte seulement que les hommes durent abandonner le chantier de la Tour en cours de travail, parce que, ne parlant plus la même langue, la confusion régnait. Si on s'en tient au récit c'est donc à nous ensuite de tenter d'en comprendre le pourquoi. Je pense que c'est une des plus belles choses qu'on puisse entreprendre en tant qu'humains. Essayer de comprendre pourquoi on ne se comprend plus... 

  • Charlotte - 6

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    Exercice d'alchimie. 

    Qui aurait pensé à te raconter ceci, ainsi, sinon moi ? 

    Ton papa était un enfant remarquablement doué sur bien des plans. Il savait lire à trois ans, c'est son grand frère qui lui avait enseigné. Il fut, tout petit, le meilleur compteur de son équipe de hockey. Il a même gagné une course à pieds de 5 km à 10 ou 11 ans après s'être entraîné pendant plusieurs semaines tout seul, sans encadrement ni encouragements. Il était adroit et possédait un sens du rythme extraordinaire.

    Je l'admirais. Et d'une certaine façon, je trouvais normal que nos enfants soient exceptionnels. Avec les parents qu'ils avaient... Ses plus belles qualités, je les attribuais à sa ressemblance avec sa maman. 

    ...

    Il n'aimait pas beaucoup les changements. Chaque début d'année scolaire était une épreuve difficile. Plus sommeil, perte d'appétit, anxieux, sa joie de vivre qui d'ordinaire illuminait nos vies, était tamisée pendant deux ou trois semaines vers la fin du mois d'août. Le plus souvent, les choses redevenaient normales en quelques jours après la Rentrée.

     

  • Charlotte - 5

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    babelp.jpgLes enfants nous regardent

    Automne 1995. Conférence de presse. Festival du film de Toronto. Rencontre avec Theo Angelopoulos, le réalisateur, ainsi que quelques-uns des acteurs après la projection du film Le regard d'Ulysse. Question adressée à Harvey Keitel, l'acteur principal, vers la fin de la rencontre. - « Monsieur Keitel, avant celui-ci, vous veniez de jouer dans Pulp Fiction, un film d'une violence inouïe. Pourquoi maintenant ce film ? » Silence. Ému, l'acteur un peu saisi par la question, n'a pu répondre que ceci : « Parce que les enfants nous regardent ». Puis il a reculé sa chaise, laissé tomber ses mains sur ses genoux, a baissé le regard. La rencontre s'est terminée ainsi.

    ...

    Misère ! Dans quel état sera le monde quand tu liras ceci ? Sache que j'ai commencé à rédiger cette page-ci le 7 janvier 2015. Si tu retrouves des liens avec l'actualité de ce jour, tu verras que partout dans le monde, on a été sidéré par un attentat qui venait d'être commis à Paris. Des journalistes réputés du Charlie Hebdo, une revue satirique, assassinés par des djihadistes extrémistes.

    J'avais aussi reçu, dans mes courriels du jour cet avertissement de ma vieille amie au sujet de la correspondance que je te destine : « Nécessaire et salvatrice démarche pour indiquer à chacun (à ses parents aussi peut-être, qui sait ?) une route aimante à suivre... Si tu évites le règlement de compte. » Elle a raison c'est certain. Dans la réponse que je lui ai adressée rapidement, ceci : « Nic, Merci. ... Bien sûr tu as raison. Je vais faire de mon mieux. C'est entendu. Mais dans cette affaire, sans la colère je me délite, je m'effondre. M. »

    Transformer la colère en amitié ou en amour est un travail d'alchimiste. Je vais continuer de m'y employer tous les jours.

    Photo de l'œuvre de P. Bruegel, La Tour de Babel - Kunsthistorisches Museum de Vienne.

  • Charlotte - 4

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    « Toujours une confidence que nous ne confierons à personne, que nous n'avouerons même pas nécessairement à nous-même, nous sauve.  / Qui a un secret a une âme. » Pascal Quignard, La barque silencieuse.

    Tu vois... Tu ne vois pas, Charlotte, tu es trop petite aujourd'hui, le temps qu'il fait, les états d'âme ou les intentions de ceux qui t'entourent, l'endroit d'où proviennent les bruits dans la pièce où tu sommeilles - sommeiller, qui n'est pas forcément dormir. Tu vois... As-tu encore des traces dans ton esprit de ce que tu voyais avant d'ouvrir les yeux pour la première fois ? Dans cette vie.

    Mais tu vois. Et ce qui se passe dans ton esprit présentement, restera un secret pour tous, peut-être même pour toi-même pour toujours. Tu as en toi une vie antérieure à notre présence. Antérieure à tout ton entourage. Une vie qui n'est qu'à toi. Tu as une âme.

    C'est autour de ce noyau qu'on se construit. Notre histoire, on finit par le savoir en vivant, ce n'est pas ce que les autres savent de nous.

    Je n'ai donc pas l'obligation d'ajouter au misérable complot qu'on fomente autour de toi. Mensonge façonné d'oublis volontaires et de négligences pour te faire croire que tu n'es que ce qu'ils disent de toi.

    ...

    Ton père a eu un père qui l'aimait. Qui l'aimait vraiment. A-t-il été forcé par la mygale-princess (je te parlerai certainement plus loin de la mygale-reginn, sa mère) à lui tourner le dos ? Je ne le sais pas. La vérité c'est que c'est lui qui, un jour, a cessé de répondre aux appels de son paternel. Appels téléphoniques. Lettres. Courriels. Qui s'échelonnent sur cinq ans.

    Accueillis par le silence.

    Même pas un signe de vie.

    C'est son secret.

    ...

    Or, ceci n'est un secret pour personne. Mais on vit comme si on l'ignorait.

    On a si peu de temps à vivre.

     

  • Charlotte - 3

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    Le fichier dépasse la taille permise (18k, on est en 2015, et toi tu es en... quand tu écoutes ceci ?). Je veux partager ici, une pièce musicale de Pat Metheny, me semble que cela doit bien nous remettre en selle après le somme de l'après-midi. Le premier cercle. Au fait, je ne sais pas dans quelle langue te parleront tes parents, l'anglais, le français, le mandarin. La langue maternelle. Je ne connais pas ta mère. Elle ne connaît que la mère de ton papa. Je me tais.

    Il y a toujours un monde au-delà.

    pat metheny,monde au-delà