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  • Charlotte - 32

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    L'oubli.

    Mais on ne veut pas se souvenir de tout. Heureusement qu'on oublie. Qu'on égare des événements, des impressions, des sentiments même très forts, des actions... Quel encombrement le passé !

    Parfois il est plus confortable d'oublier. Cela fait notre affaire.

    Parfois, c'est volontaire et planifié. Mais ne fais jamais JAMAIS confiance au pouvoir, aux gens de pouvoir, à ton propre pouvoir Charlotte. Ça ne veut pas dire de ne pas jouer le jeu. De ne pas survivre. De ne pas vivre dedans. Tu pourrais peut-être toi-même être là. Là-haut selon certains.

    Milan Kundera, euh, c'est peut-être un peu littéraire pour tes quatorze ou quinze ans - mais vas-y essaie-le, dans Le livre du rire et de l'oubli, premier chapitre, dit que les hommes prennent le pouvoir en faisant miroiter un avenir meilleur à leurs concitoyens. Ils racontent des sornettes. On l'a assez vu. Communistes, capitalistes, centristes, il faudrait selon eux à chaque fois que les choses changent. Bien sûr qu'il le faut ! Mais le motif est toujours le même : ce n'est pas l'avenir qui les intéresse. Mais le passé. Ce qui les intéresse vraiment c'est le fait de pouvoir raconter le passé selon leur version, leurs intérêts, leur point de vue. Et faire disparaître, effacer ce qui les dérange. C'est toujours pour le passé que les hommes se battent, font la guerre, font sauter des bombes. C'est logique. L'avenir n'a jamais existé. Dans aucun esprit.

    Charlotte, je te l'avoue, c'est un peu pourquoi j'écris.

    Je ne veux pas prendre le pouvoir sur ta vie. C'est idiot. Mais je ne veux pas les laisser gagner tout à fait ceux pour qui, selon l'histoire qu'ils te transmettront, je n'aurais jamais existé. Je me suis exilé. À Coaticook. C'est-y assez loin pour eux ? On dirait que non. Ne se rendent-ils pas compte qu'il y aura toujours un foulard, un chapeau, une toque de fourrure, une page écrite dans un journal, une photo qui révélera ce qu'ils ont voulu cacher.

    Pauvre eux. L'oubli n'est pas une option vraisemblable. On n'arrive jamais à effacer tout à fait quoi que ce soit.
     

  • Charlotte - 31

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    Mésange, chapelure et sarrasin.

    Il y a toujours eu dans ma vie des personnes dont j'avais du mal à me souvenir du prénom. Je me dis parfois que c'est parce que quelque chose clochait entre leur personne et leur nom. Ou entre eux et moi. Tout simplement. Quelque chose ne passe pas. Ou bien un filet ou une grille empêche ce qu'il faut de passer jusqu'à moi. Je ne sais pas si cela t'arrive. Va t'arriver. 

    Dans mon cas, ça ne s'améliore pas avec l'âge.

    Puis il y a aussi des mots, qui désignent pourtant des choses que j'aime qui ne trouvent pas à se loger dans mon esprit. À chaque fois, même après cent fois convoqués, quand je viens pour les dire, je vois pourtant l'oiseau, le pain sec en miettes, le champ de fleurs blanches : les mots mésange, chapelure et sarrasin ne sont pas là où ils devraient se trouver. 

  • Charlotte - 30

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    Comme des nuages

    Mouvoir les mains comme des nuages. C'est le trente-cinquième des cent-huit mouvements du TaiChi taoïste. C'est mon préféré. On le répète à la soixante-treizième et à la quatre-vingt-dixième séquences. Il représente pour moi à la fois le geste de protection et de l'occupation de l'espace idéal. Déplacer l'air devant soi comme s'il s'agissait de nuages. Comme dans un rêve éveillé.

    Quand j'étais jeune, je rêvais souvent que je volais. Rarement à la hauteur des nuages. Non, à quelques mètres du sol seulement. Juste assez haut pour échapper à mes poursuivants, ou pour me rendre sans encombre là où je devais aller, en rêve.

    J'ai aussi longtemps rêvé que j'étais amphibien. Que je pouvais passer sous l'eau des longs séjours silencieux.

    ...

    Il y a des choses savantes à dire au sujet des rêves ça c'est sûr. Protecteurs du sommeil. Relâchements des tensions psychiques. Messages.

    Tu vas rêver beaucoup c'est certain. Charlotte, j'hésite à te suggérer d'être attentive à tes rêves, d'une manière ou d'une autre. Ces créations de ton esprit durant ton sommeil sont elles plus importantes que celles qui te viennent durant le jour ? Je ne sais pas. Je t'invite cependant à tenter d'apprivoiser les images bouleversantes qui apparaîtront dans ton esprit au cours de ta vie. S'il s'agit de rêves, ils sont récurrents. S'il s'agit de pensées éveillées, elles sont courantes. Il n'y en aura pas tant que ça. Ces rêves et ces pensées forment le socle sur lequel tu pourras t'ériger.

  • Charlotte - 29

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    Une nouvelle vie.

    Chaque matin, disent les sages. Chaque nouvel amour, disent les amants. Chaque naissance certainement. Chaque voyage. Chaque fois que tu arriveras au bout du tunnel et qu'il y aura de la lumière. Chaque matin sur l'Atlantique, sur la Méditerranée ou sur le Pacifique. Ou sur ton champ, ta cour. Avec ton chant. Chaque fois que tu ouvriras une fenêtre un matin de printemps et que les oiseaux revenus célèbreront le tout autour. Chaque fois que tu te souviendras de quelqu'un que tu aimes et que tu le verras dans ton esprit. Chaque porte derrière laquelle de la chaleur t'attend. Chaque fois que la musique entre et trouve en toi la place qu'elle cherche. Chaque fois qu'un livre déposé, ouvert, ou fermé car tu ne perdras jamais une page (c'est impossible de perdre une page), t'invite à t'arrêter et à t'asseoir. Chaque fois qu'un café fumant. Chaque fois qu'un dimanche, un lundi, un mardi, un mercredi, un jeudi, un vendredi, un samedi. Chaque fois qu'une nuit sous les étoiles. Chaque fois que le goût du blé, du maïs ou du riz. Chaque fois qu'il neigera à plein ciel. Chaque note du concerto 23 de Mozart. Chaque silence désiré. Chaque pommier. Chaque enfant que tu rencontres. Chaque souvenir que tu convoques et qui se présente, intégralement. Chaque petit enfant. Chaque livre que tu garderas durant des ans, des ans, des ans, qui te tournera le dos sur le rayon de ta bibliothèque. Chaque fois qu'un prénom ancien et anonyme prendra une nouvelle figure. Chaque fois que l'effort physique ou le travail te réchauffera comme un soleil du dedans. Chaque silence confortable entre amis. Chaque réveil après la nuit passée dans la chaleur de celle ou de celui que tu aimes. Chaque fois qu'il vente à écorner les bœufs. Chaque fois qu'un regard bienveillant se posera sur toi et semblera venir d'une vie antérieure. Chaque fois que tu entendras ton nom comme tu désires qu'il soit dit. Chaque fois qu'une main amie, dans ta main gauche, dans ta main droite. Chaque fois que tu entreras dans un endroit où tu es attendue avec amour. Chaque fois que répondront ceux qui t'aiment à ton amour. Chaque fois que tu décideras d'aimer même s'ils ne répondent pas. Chaque rue, chaque hôtel, chaque pays, chaque petit restaurant où l'on te servira du couscous, de la salade, du pain, du miel. Chaque personne qui te parlera avec ses yeux dans une langue que tu ne comprends pas. Chaque odeur étrange. Chaque fois l'odeur familière de ta maman. Moi c'était la lavande. Chaque fois l'odeur familière de la personne que tu préfères. Moi c'est indescriptible, de la pomme et de la vanille. Chaque fois que tu traceras la première des pas dans la neige. Chaque fois que l'espérance. Chaque fois que l'humour. Chaque fois que l'intelligence. Chaque préférence.

    Tous les jours. C'est peut-être possible.

    Une nouvelle vie.

  • Charlotte - 28

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    Il y a des hommes océans. Victor Hugo

    Ou comment regarder le monde.

    Comment nous réconcilier avec nous-mêmes quand les autres, les êtres humains qui traversent notre vie nous laissent pantois, indifférent ou en colère ? Tu es encore jeune, mais tu as vécu plus d'une fois, j'en suis sûr, des déceptions causées par des amies, des professeurs, peut-être même la famille.

    Je trouve que lorsqu'on est aux prises avec une poussée incontrôlable de fureur, d'incompréhension, d'asphyxie, d'hébétude ou de stupeur, un des exercices intéressants qu'on peut faire est celui de la métaphore. Je veux dire tenter de mettre des mots, d'autres images sur ce qui fait que nous retournions à l'auge dont le brouet nous met de mauvaise humeur.

    Les autres. Bien sûr on ne peut pas toujours en rire. Bien sûr on ne peut pas toujours les admirer. Parfois il suffit d'essayer de trouver le mot juste, même non-flatteur (le garder pour soi le plus souvent) pour les décrire. Et cette recherche de l'image aussi adéquate que possible résume bien l'aventure des êtres de langage que nous sommes.

    Par exemple la photo de toi, Charlotte, encore jeune de quelques jours, enveloppée et dormant, présente à l'autre monde, fut pour moi comme si quelqu'un avait déposé un cocon sur l'hiver.

    ...

    Il y a des hommes océans en effet. Ces ondes, de flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l'écume, ces merveilleux levers d'astres répercutés dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l'innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces rochers, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l'abîme ; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l'horizon, ce bleu profond de l'eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l'assainissement de l'univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait ; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l'immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après le bouleversement, ces enfers et ces paradis de l'immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s'appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvenal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c'est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l'océan.

    William Shakespeare, Victor Hugo.

  • Charlotte - 27

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    Le cœur

    Le cœur humain bat entre 60 et 120 fois à la minute. Moins, ou plus que ça, il vaut mieux que ça ne soit pas trop longtemps. Le cœur est un organe de tissus musculaires ; on disait autrefois qu'il était une pompe, un moteur...

    Or les cardiologues aujourd'hui cherchent, dans les interstices du cœur, des étincelles de la pensée, des traces de l'esprit. Ils les trouvent. Et puis ils savent qu'il y a, entre le cerveau et le cœur un lien, une petite route protégée, un ruban de nerfs dont notre vie dépend.

    Le cerveau, le cœur et ce ruban... Il faut que l'un et que les autres soient plus ou moins intègres pour qu'on soit vivant.

    Ceux que j'ai vu mourir (mourir ne prend qu'un r, on ne meurt qu'une fois), mouraient le plus souvent d'une interruption de la communication entre le cerveau et le cœur. La mort venait couper le ruban.

    Mais ce n'est pas exactement de cela que je suis venu te parler aujourd'hui. Je suis venu pour te dire que l'esprit, la mémoire, l'intelligence ne sont pas logées que dans le cerveau. Je suis venu te dire une évidence, assurément. Le corps, un peu partout, a de la constance et de la mémoire.

    Les genoux, le dos, les pieds, les cuisses, les épaules, les doigts...

    Ton papa jouait du piano comme un diable à quinze ans. L'esprit dans les mains et le dos.

    ...

    Josse a une mémoire de tous les diables ! Elle n'a pas d'oreille pour chanter. Mais elle a une mémoire musicale... Logée dans l'épiderme, le mésoderme, le derme. Elle a la peau musicale. Des fois je pense qu'elle vit dans un tambour. Son cœur, le cœur du monde, ne sont pas toujours au même rythme. Mais toujours à la recherche l'un de l'autre. Et quand ils se trouvent... Tonnerre !

    ...

    Charlotte, ma petite fille, je place ma main sur mon cœur puis je la retourne vers le tien. Le ruban... Indestructible.

     

     

  • Charlotte - 26

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    Les garçons, les filles.

    Je suis grand-père. Je ne devrais pas être surpris que se produisent encore dans ma vie des petits événements qui me permettent de mieux comprendre la différence qu'il y a entre le féminin et le masculin. J'ai longtemps cru, j'ai longtemps voulu croire disons, qu'il n'y en avait pas. Que nous sommes des êtres humains et que le genre importe peu. Pas de différence notoire, sinon que de façon bien apparente ou fonctionnelle évidemment.

    Ce matin, en conduisant vers Sherbrooke, j'ai placé dans le lecteur de la voiture un CD de Céline Faucher qui évoque Pauline Julien. Tiens... je te le dis en passant, Pauline Julien est parente avec nous. Cousine de Rolande Pinard quelque part du côté du vieux Trois-Rivières. Donc, j'écoutais, amusé, la plupart des chansons que je connaissais bien, puis est arrivée celle-ci, que j'ai eu l'impression d'entendre pour la première fois : 

    09 Maman ta petite fille a un cheveu.m4a

    Un cheveu blanc ! Je ne savais trop pourquoi tout d'abord, j'étais ému. Ciel ! Un cheveu blanc. Peut-on imaginer qu'un garçon s'adresse à sa mère ou à qui que ce soit avec cette préoccupation ? Je parle ici des garçons en général, c'est sûr qu'il peut y avoir des exceptions, et, si j'y pense un peu, je n'ai pas de misère à en recenser quelques-uns que je connais.

    Mais ce que je veux dire, c'est que pour la première fois, j'ai écouté avec sérieux et compassion le désarroi de la jeune fille ou de la jeune femme de la chanson qui avoue que « son image la tyranise et que cette apparition l'enlève à sa jeunesse - car elle s'inquiète de savoir si, avec les signes de l'âge, l'amour aussi quitte le coeur, et s'il va devenir plus fragile et moins fervent - et elle ajoute cet aveu tout à fait incroyable et honnête : ça n'arriverait qu'aux autres, il me semble que je comprendrais... 

    J'écoute ce désarroi avec sérieux et compassion pour la première fois, parce que je suis grand-père pour la première fois. Ma petite fille me dirait : ... j'ai un cheveu blanc, sur ce ton que je pleurerais avec elle.

    ...

    C'est une chanson impossible au masculin. En tout cas dans l'état des choses actuelles. Aujourd'hui, un garçon ou un homme dans une chanson qui dirait à sa mère Maman, j'ai un cheveu blanc... On ne pourrait que se réjouir de ce triomphe, en se disant qu'enfin, peut-être, un peu de maturité...

  • Charlotte - 25

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    Devenir lectrice - 2

    Si on te dit que ça ne coûte rien d'écrire, de peindre, de dessiner, de jouer de la trompette, de la clarinette ou du piano et que les mots... Tout ça, c'est gratuit, que c'est de l'air, que des signes, que c'est du vide. N'en crois rien. Ne va jamais penser ça.

    ...

    Nous, les humains, tous sans exception, sommes des fabricants de signes. Des signes que nous fabriquons avec tous nos sens et que nous percevons par les oreilles, les mains, les yeux, la langue, la peau. Toute notre vie, chacun de nous, ne s'attache qu'à essayer de comprendre et de communiquer... Et si l'un de nous ne pense pas être compris avec les signes anciens, il s'emploie à en fabriquer de nouveaux. Nous sommes déchirés. Rien ne pourra jamais y remédier. Nous voudrions bien saisir : la fidélité, l'abandon, l'exaspération qu'il y a dans les yeux des chiens, des chats, des vaches et des moutons. Mais aussitôt, même en étant de parfaits éthologues, des observateurs impartiaux soi-disant, nous produisons des symboles, des mots, des idées. Pour survivre. C'est notre miel.

    Mon garagiste, Christian, me communique de la sécurité, de la bienveillance, de l'amitié avec les signes qu'il connaît bien. Mes restaurateurs du midi, Nathalie et Tim, c'est du répit (parfois quelques heures de survie), de la chaleur, du partage et de la curiosité. Mes collègues produisent chez moi des défis d'équilibre et d'expertise. Mes voisins, les Véronneau, Alain, Guylaine, Patrick et les enfants c'est de la familiarité, de l'exigence et du respect. Mes copains sans le dire avec des mots, me parlent de confiance, de loyauté et du courage de continuer. Ton papa (il a toujours été facile de l'aimer) me parle du temps, de la patience et du bonheur - même d'un bonheur sépia, qui n'est jamais vain. Mes concitoyens qui me parlent, dans leur comportement de fourmis ces jours-ci, de disparition, de conflit, d'indifférence... Peut-être de la prudence. Qui est peut-être une garantie de survie autant que la passion.

    Passion. Patience. Ces deux mots-là ne se contredisent qu'à première vue.

    Je t'aime, tu n'y peux rien, je t'aime

    Je n'y peux rien.

    Le bonheur serait que tu m'aimes aussi bien sûr.

    Mais je vais être heureux dès maintenant, en espérant sans t'attendre.

    ...

    Elle écrit. Quoi ? Voyez,
    Sa main qui bouge.
    Son beau jeune front penché
    Scrute des pensées qui lui semblent venues d'en haut, d'on ne sait-où.
    Ses longues mèches de cheveux en tombant lui cachent la lumière.
    Elle n'entend pas non plus ce ruissellement de cristal
    Sur sa robe de satin, qui se prolonge sans l'émouvoir
    En fontaine jusqu'à ses pieds.
    Sans laisser de trace et sans bruit,
    Pendant qu'elle poursuit son si doux labeur.

    Charlotte Brontë, Poèmes. (La traduction est de moi).

  • Charlotte - 24

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    Le sud, le nord


    Le Labrador, ceci est un secret entre nous, est un grand espace vide, lointain, et vaste. Il arrive qu'on cherche, non pas un endroit pour se cacher, au contraire, rien qui ne nous rapetisse ; il arrive que l'on désire une place pour respirer, pour voir sans limite, pour s'adresse aux étoiles, au ciel, au-delà... Cela peut t'arriver.

    C'est bien possible que tu aies du chagrin, un jour. N'aies pas peur du chagrin. Les gens qui ont peur du chagrin manquent de courage. Ou peut-être t'arrivera-t-il de rencontrer, c'est extrêmement rare, quelqu'un qui porte le chagrin et la joie dans son cœur avec une telle discrétion et une grande dignité - tu chercheras longtemps ensuite à nommer ce qui t'a touchée chez elle, chez lui.

    Il peut arriver que la lumière te manque au point où tu te demanderas ce qui a bien pu se passer là-haut, là-bas, au-dedans de toi, pour que la Terre entière, le Monde te semblent trop petits pour ce que tu contiens. La Terre, la Vie, le Monde, l'Univers... On est porté à confondre. Ça se comprend. Tout ça c'est grand. Disons, que la Terre et l'Univers vont ensemble. Le Monde. lui, celui des humains, va plus ou moins bien. La Vie, elle va tout seul et toi et moi n'y comprenons pas grand chose. Mais la Vie est immense, immense, magnifique et il y aura toujours assez de place pour toi là.

    Chère petite Charlotte, avec tes questions. Ou non ? Peut-être juste avec tes impatiences et tes doutes et ta décision d'aller courir ou danser, je t'aime.

    10 Le Labrador.m4a

    Le Labrador... Disons que le Labrador est un grand espace en toi où tu peux t'adresser aux étoiles si tu le veux. Elles ne répondent pas ? Parfois l'une d'elles tombe en traversant le ciel et son trajet lumineux fait une courbe en s'approchant de la Terre, comme la ligne du destin dans la paume de ta main. Les étoiles ne répondent pas. Mais le vent, lui, qui a longtemps écouté, répond à tout bout de champ. Et que dit-il ? Il dit : « Seras-tu, toi, assez libre pour aimer ce que tu aimes, pour vouloir ce que tu veux, pour tenir bon si tu le décides ? »

  • Charlotte - 23

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    Qui est là ?

    La petite Charlotte, Henri Dès. Ça c'est le genre de "joyeuseté" que ton papa affectionne j'en suis sûr. Tu as dû l'entendre mille fois.

    ...

    Petite pause musicale aujourd'hui, même si c'est un jour d'ouvrage, on est un mardi. Mais je n'irai pas à la radio ce matin, bien trop enrhumé, atchou, snif, et tout. La grippe (l'influenza, ça...) c'est contagieux. Je n'oserais même pas t'approcher toi, de peur de te contaminer.

    ...

    Grippe. Contaminé. Ces mots. Je ne les ai pas cherchés je t'assure. Ils se sont imposés à moi. Tel que je suis, sur le point de t'écrire, je n'ai pas pu ne pas me (re)demander pourquoi au juste, ton papa, ton oncle, m'avaient pris en grippe. Du jour au lendemain, comme si j'avais été contaminé. Un père-ébola, un père-peste, un père-sida, un impair. Je suis sûr qu'on te racontera à toi, comment, pourquoi. On devra le faire, car je suis en train de m'arranger pour ne pas être un squelette dans le placard, un secret de famille, un ancêtre honteux. Moi, bien que je leur aie demandé souvent, depuis dix ans je suis sans nouvelles d'eux et j'en ignore les raisons. Bien que j'en devine quelques-unes.

     ...

    La joie, la mélancolie, sont mes dispositions fondamentales. Parfois en même temps. Pour chacune d'elles, je connais de nombreux registres. Je ne suis pas léger, comme on dit. Mais tout de même un peu plus léger que Rolande, ton aïeule, que je t'ai présentée hier. Elle prenait tout au sérieux. Ne riait pas souvent (du moins pas dans mes souvenirs).

    Disons que les choses semblent s'améliorer un peu... Jeune, ton papa avait un net penchant pour ce qui était souriant. Et pour les rythmes de samba.

    Ce que j'aime de la chanson La petite Charlotte, c'est qu'elle finit par réussir son gâteau, même si on lui refuse de l'aide. Joyeusement elle demande, joyeusement elle fabrique et joyeusement elle envoie promener.

    En toutes occasions, quand ça va, quand ça ne va pas, quand c'est juste comme ça doit...

    J'espère que tu danses.

     

     

     

     

  • Charlotte - 22

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    Je ne suis pas une scientifique. J'explore le voisinage. Un enfant qui vient d'apprendre à se tenir la tête droite regarde ce qui l'entoure avec une curiosité franche et un étonnement bien évidents. Il n'a aucune idée où il se trouve et son objectif est de l'apprendre. Dans quelques années lorsqu'il croira l'avoir appris, sa façon de faire semblant sera de se donner l'air arrogant du squatteur qui a le sentiment qu'il est le propriétaire de l'endroit. Quelque chose d'inexplicable, d'inhabituel, de l'orgueil enfoui nous éloigne de notre intention originale, qui était celle d'explorer le voisinage, de visiter le paysage, de découvrir au moins  nous avons été déposé de façon si saisissante ; incapables que nous sommes d'apprendre pourquoi... » Annie Dillard, Pilgrim at Tinker Creek(La traduction est de moi).

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  • Charlotte - 21

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    D'où ?

    Tous les pas qui précèdent la découverte d'un panorama inespéré sont essentiels. Chaque page qui précède le moment où, dans une page d'un livre, les mots ne sont plus des mots mais où il nous semble que c'est notre propre voix qui imprime ce que l'on voit, est essentielle tout autant. 

    ...

    Je t'écris ce billet au beau milieu de l'hiver 2015. Très belle saison l'hiver. Mais que je trouve de plus en plus difficile à vivre. C'est physique. À cause du froid. Et de la chaleur. Et des contrastes constants puisqu'il faut bien entrer, sortir, entrer, sortir... Plusieurs fois par jour. Vivre comme si ce n'était pas l'hiver pour satisfaire le tyran (le capital, l'économie, le progrès et la peur de déchoir - j'y reviendrai c'est sûr).

    Ce qui régule la température de nos corps s'use, comme tout le reste. Alors j'ai presque toujours froid.

    En me réveillant ce matin, on est samedi, j'ai imaginé ton réveil, inquiet à l'idée que tu aies pu attrapper le rhume, c'est la saison, ou un de ces trucs qui indisposent et que les enfants rencontrent pour la première fois. Et j'ai pensé à ce que j'allais te dire aujourd'hui. (Et que tu liras dans 14 ou 15 ans... J'ai eu besoin de t'imaginer lisant à un certain âge de ta vie). Je vais te parler de la température ? Bien sûr que non. De la maladie ? Peut-être, puisque m'est venu à l'esprit le titre d'un livre qui circule ces temps-ci chez les libraires, mais que je n'ai pas lu : Le mal a dit. Que dit la maladie ? Beau prétexte pour écrire, non ? Cela me semble être le point de départ de la très grande majorité des livres que j'ai lus.

    Mais je ne sais, que de façon intuitive par moments et avec l'expérience aussi bien sûr, comment maintenir mon propre équilibre - ou comment faire en sorte que les écarts finissent par créer un semblant d'homéostasie - c'est le terme médical homeo (semblable) et stasie (arrêt) qui décrit le mieux ce que recherchent en même temps toutes les fonctions de notre organisme. Je suis convaincu que notre esprit doit y participer aussi.

    Pour revenir aux deux premières phrases de ce billet, j'ai donc décidé de tenter de décrire certains témoins (comme les témoins d'une course à relais) en nous qui font en sorte que nous sommes qui nous sommes, que nous sommes géniaux ; mais aussi un peu ordinaires et peut-être même poches devant certains défis.

    En te racontant l'histoire de certains de tes ancêtres dont on ne te parlera peut-être pas, je vais évoquer des pages du livre dont tu n'es pas le dernier chapitre - mais où tu apparais. Enfin...

    Enfin ? Bien sûr que non. Quoique... J'ai constaté souvent que certaines personnes sont habitées par une conviction intime que tout ce qui a précédé leur naissance préparait leur venue sur Terre. Ce n'est pas très logique. Mais si c'est réconfortant... Pourquoi pas. Pense par exemple que si chaque être humain était convaincu de ceci, non seulement pour lui-même, mais pour tout le monde sans exception, c'est évident que le respect, de soi, des autres ne serait plus un problème.

    Donc. Tu seras partout dans les pages du livre qui parlera de tes ancêtres. Car une part de chacun d'eux, de chacune d'elle s'est rendue jusqu'à toi. C'est incontestable, c'est génétique. Ce livre, Le livre dont tu es l'héroïne, c'est le vrai titre de l'année que je te consacre sur ce blog, devrait t'apporter des informations indispensables pour ton aventure sur la Terre. Il devrait te parler des habiletés, des maladresses, des limitations et des possibilités déjà exploitées ou non, qui font autant partie de ce que tu es que tes vaisseaux sanguins, tes artères, tes veines et tes capillaires. Puisse-t-il ouvrir dans ton esprit des chemins sans limites.

     

  • Charlotte - 20

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    Devenir lectrice

    Un jour, c'est probablement déjà fait dans ton cas avec les parents que tu as, certaines personnes deviennent des lecteurs, des lectrices. C'est un peu mystérieux. Je veux dire que ça n'a pas nécessairement à voir avec le fait de lire ou ne pas lire des livres - ou bien je ne sais quelle bébelle électronique qui te présentera les textes dans quatorze ou quinze ans.

    Mais lire, il s'agit plutôt d'un constat et d'un engagement.

    Ça n'arrive pas à tout le monde. Certaines personnes aiment les films, certaines personnes aiment assister aux spectacles, aux concerts, aux courses, à rien ; certaines aiment le divertissement qu'apporte la télévision ou le sport.

    Mais la lecture... Mais lire.

    Un jour, cela arrive. Il y a un livre généralement auquel on peut associer le fait d'être devenue une lectrice, un lecteur.

    - Ah tiens ! Ça, c'est moi, se dit-on en lisant. Un nouveau moi. Une nouvelle moi. On ne s'intéresse à l'auteur qu'accessoirement. Ce qui est important c'est le rythme du cœur qui bat dans le livre. L'audace et le pouvoir qu'a la page de nous déloger d'où nous sommes et de nous surprendre. Ensuite, tout le travail de la lecture, il se fait en soi-même.

    Charlotte, il y a les pages, les mots, l'auteur. C'est la fusée. Puis il y a l'univers dans lequel elle est projetée. Le grand noir (apparemment), le vide (bien sûr que non), l'espace (ça oui !). Un livre décolle, monte vers nous et nous l'accueillons dans notre immensité. Plusieurs livres retombent sans aller très loin. Fusées-pétards-mouillés. Certains livres, rares, mémorables, se rendent jusqu'aux étoiles en nous que nous n'avions pas encore visitées.

    J'espère que tu seras une lectrice. J'espère aussi que tu aimeras la musique.

    ...

    Et si je te dis je t'aime, je t'ouvre une petite porte vers l'immensité, dis ?

    La lecture. La musique. L'amour. Ce n'est pas tout ! Mais c'est beaucoup. Beaucoup.

    ...

    Charlotte,

    Les pressentiments sont d'étranges choses, de même que les sympathies et les présages ; les trois réunis constituent un seul et même mystère dont l'humanité n'a pas encore trouvé la clef.

    Charlotte Brontë, Jane Eyre