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  • Charlotte - 39

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    Conduire, diriger, emmener, orienter, inspirer, conseiller, organiser ou bien pousser, maîtriser, ordonner, régenter, commander.

    Allergique à la seconde série. Je ne suis pas capable d'obéir. Si je n'ai pas pris part à la décision, celle-ci ne me concerne tout simplement pas. Plutôt que désobéir, je quitte.

    Mais ce n'est pas toujours la décision la plus courageuse. 

    ...

    C'est mon héritage acadien... C'est ce que je me raconte à moi-même depuis longtemps. Nos ancêtres déportés qui ont survécu par entêtement et aussi grâce à leur très grande capacité d'adaptation. Je pense entre autres à ceux qui sont remontés, à pieds, des rivages de la Floride jusque dans leur pays perdu. Ils ont dû, pendant ce périple qui a duré bien des années, travailler, traverser discrètement des villages et des villes, manger tout de même, dormir. Vouloir par dessus tout rentrer chez eux. Ne jamais perdre le nord.

    Le retour de la déportation d'un grand nombre d'Acadiens n'est pas une histoire qui se raconte en quelques lignes. Je vais te laisser fouiller et trouver. Mais de cette histoire qui nous appartient à nous un peu plus qu'à d'autres, j'estime qu'il y a du caractère des survivants une part de la souplesse et de la détermination qui nous ont été léguées aussi.

    La souplesse, la détermination. Oui, certainement. Et la patience. C'est la passion qui se déploie dans le temps. Mais ce qui fait défaut à mon caractère c'est l'ancrage, la consolidation et l'enracinement. L'ancre, le sol et les racines.

    Le pays.

    J'espère qu'en toi ils éliront demeure un peu plus.

    So you can hold your ground, comme on le dit en anglais. 

    Quand ce sera important.

     

     

  • Charlotte - 38

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    Sonson, Tady

    Dès qu'il a su marcher et jusqu'à quatre ans, le petit Sonson venait rejoindre ses parents dans leur lit. Toutes les nuits au plus profond de leur sommeil.

    Cela me réveillait au début, j'attendais quelques minutes et j'allais le reconduire dans son lit. Sonson devint plus subtil et prudent au fil des mois. Il ne nous réveillait plus, je constatais au réveil qu'il était là. La tête près de l'un, les pieds près de l'autre.

    Le H dans le lit.

    ...

    Tady, lui, n'a jamais senti le besoin de se lever pour être plus près de ses parents la nuit. Dès l'enfance, il dormait à poings fermés.

    Ce qui le rassurait et le consolait le plus sûrement ce n'était peut-être pas nous, ses parents ? Mais son univers intérieur où trônait sans doute son grand-père Raymond à qui il ressemblait beaucoup.

    Le grand et le petit B.

    ...

    Dors Charlotte / Mes pensées / Douces, chaudes et rassurantes / Descendent sur toi légères comme la neige du printemps. 

    C. O ouvert.

    Je suis le M. Les deux bras vers le ciel, les deux longues jambes.

  • Charlotte - 37

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    Ya ves.

    Faut-il le dire aux enfants que chacun est seul ? Peut-on leur dire qu'en cette vie la plupart des choses sont décevantes ? Que (presque tous) les êtres auxquels on a tenu nous ont tourné le dos ou sont partis avant nous. Que l'espérance est... Violente. Faut-il chanter aux enfants d'autres chansons que celles qu'ils entendent avant qu'ils en redemandent ; d'autres chansons que celles du palmarès de la consommation et de lalalala-muuuur ?

    Je ne sais pas. À toi, Charlotte, je te le dis comme un secret. Que cela reste entre nous. À moins que tu ne trouves une façon à toi de le dire qui soit éloquente et que tu aies une voix puissante pour le dire. À moins que la légèreté et le bonheur ne soient ton chant. La vie sur la Terre, tu vas sans doute le découvrir comme ton grand-père l'a découvert, est admirable et cruelle.

    La plupart des humains vivent et meurent sans être allés très loin du lieu (ou même de l'état d'esprit) qui les a vu naître. Même ceux qui ont voyagé. Le très grand nombre, depuis que l'humain est humain et qu'il parle et dessine et sculpte et imite les sons des oiseaux, des ruisseaux pour faire de la musique, le très grand nombre qui obéit, le petit nombre qui ordonne, presque tout le monde porte son regard vers l'au-delà... On peut dire vers le ciel. 

    Je ne crois pas que ce lieu existe hors de notre imagination. Nous le faisons vivre si nous en avons la force, le courage et l'enfance suffisamment chevillée au corps. Donc ce qui est important c'est probablement de tenter de faire en sorte que le ciel (tel que nous l'imaginon( advienne, ce sera furtif bien sûr, on le souhaitera durable. On tentera de le faire advenir. C'est dans cette tentative que chacun acquiert une vie. Dans cette vie. 

    Ya ves... Le ciel ? 

  • Charlotte - 36

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    Ciel !

    Les deux plus récentes religions du Livre (Bible et Coran) promettent à leurs croyants une vie après celle-ci. Une résurrection. Il y a trois religions abrahamiques, la troisième, qui est en réalité le premier livre écrit (Torah) ne promet pas une autre vie que celle-ci aux corps de ses fidèles. Les âmes seulement survivent et la vie selon elle sera totalement changée lorsque le Messie viendra.

    « Religions du Livre » est une expression courante pour désigner les religions inspirées par le monothéisme de l'Ancien Testament, soit le judaïsme, le christianisme et l'islam.

    Cette expression provient de la formule coranique Ahl al-Kitab (gens du Livre) désignant les juifs et les chrétiens. Pour le Coran, « le Livre est supposé venir d'une mère, la « Mère du Livre » (sourate 3, v. 7 et sourate 13, v. 39), sorte de matrice céleste où gîte de tout temps la parole divine. »

    Par contre, le judaïsme se considère plutôt comme la « religion de l'interprétation du Livre ».

    Le christianisme se considère comme n'étant pas une « religion du Livre ». Le pape Benoît XVI critique comme un fondamentalisme la lecture littérale d'un texte alors que celui-ci est conditionné par son époque d'écriture. Le christianisme s'affirme par la parole de Dieu, le verbe, le logos et non par l'écrit.

    Judaïsme et christianisme partagent l'ancien testament dans des versions légèrement différentes, contrairement à l'islam qui ne reconnaît pas ce livre.

    On désigne ensemble les trois religions du judaïsme, du christianisme et de l'islam sous l'expression générale de « religions abrahamiques », terme qui fait référence au patriarche Abraham, lequel est reconnu dans les trois traditions. Lorsque ces trois religions sont mentionnées ensemble, on parle également des « trois monothéismes ». Wikipedia (2015)

    La terre sur laquelle ces trois religions ont poussé est désertique... Parsemée d'oasis. Les nuits du désert sont parmi les expériences les plus troublantes qu'on puisse vivre. Les nuits d'hiver s'y apparentent. La terre n'existe plus. Il n'y a que le ciel.

     

  • Charlotte - 35

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    Ernest.

    John Irving, un romancier américain dont j'aime l'œuvre et le personnage, raconte qu'il est peut-être devenu écrivain grâce à une disposition qu'on a reconnu chez lui très tôt : il appréciait la solitude. Il reconnaissait sans difficulté le besoin d'être avec lui-même. Puis il s'est mis à écrire.

    ...

    Au fond chacun d'eux vivait ancré dans la confortable conviction que son milieu représentait ce qu'il y avait de mieux. Il regardait celui des autres avec condescendance. Ce qui, dans un très petit espace et dans un temps réduit, n'est rien d'autre que l'histoire du monde. Jean-Marie Rouart, Ne part pas sans moi.

    ...

    Je tourne autour du pot... Je veux écrire ici, pour la première fois publiquement, au sujet de Ernest qui est mort il y a deux semaines.

    Ernest, un de tes arrière-grands-pères, est mort à 90 ans le 25 février 2015. Il est né en 1924, le 30 juillet.

    ...

    Le sentiment le plus permanent, le plus profondément ancré en moi au sujet de ma relation avec mon père est l'éloignement. L'étrangeté. Pas jusqu'à l'indifférence. Mais la distance. La distance sidérale souvent. Nous vivions rarement sur la même planète.

    Est-ce vraiment moi qui avais choisi de vivre sur une autre Terre ? Dans un monde où les idées, les symboles, les mots, les images, les valeurs et les gestes ne signifiaient pas du tout la même chose pour l'un et pour l'autre ? Au fond, tu vas t'en rendre compte, on ne peut jamais s'éloigner de façon plus radicale des êtres que de ceux qui nous sont proches. On ne peut pas se sentir plus seul que dans une classe, un cercle, un groupe que l'on connait. Ou que dans un couple malheureux ou dans sa famille,.

    Je me suis senti si seul dans ma famille.

    Étranger d'Ernest avant tout. Je ne me souviens pas d'un seul geste d'appréciation ou de reconnaissance venant de lui.

    L'un des mythes familiaux que se plaisent à entretenir mes frères et ma sœur la plus jeune, c'est que j'étais son frère aîné : le mon oncle Henry, le prêtre de la famille. Ils le disent méchamment. On disait de son frère Henry qu'il avait été le préféré de sa mère. Ernest le fils d'ensuite, qu'il avait été l'oublié, le mal aimé. Il s'est peut-être un peu vengé sur moi, son fils aîné.  C'est compliqué ? C'est compliqué.

    Je porte ce fardeau sans chagrin maintenant. J'ai appris à le porter avec le temps et il m'a fait le cœur lourd longtemps. Je mourrai probablement d'une interruption cardiaque pas mal plus jeune que lui. Je n'ai pas de regret. Je ne l'aurai pas connu beaucoup. Il ne s'est pas laissé connaître.

    Tu verras ma chère petite Charlotte, les êtres humains racontent et reproduisent leur enfance durant toute leur vie. Je veux dire qu'ils tentent de réparer, de dire, de dire, de dire et d'agir pendant cinquante ou soixante ans sur ce qu'ils ont vécu pendant les dix ou quinze premières années de leur vie.

    Puissent les tisserands de ton enfance t'offrir de l'accueil, de la reconnaissance, de l'amour et de la joie.

    Tous les jours.

     

     

     

     

  • Charlotte - 34

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    L'oubli

    Oublier. Oblitérer. Omettre. Négliger.

    ...

    8 mars. En quels termes soulignera-t-on la Journée internationale des femmes en 2030 ? Quelles victoires seront venues s'ajouter à celles, si nécessaires, obtenues jusqu'à présent. Quels manques de vigilance et quelles violences faudra-t-il encore déplorer ?

    Je le pressens. Même dans quinze ans, parmi les deux ou trois idées motrices auxquelles tu pourras adhérer sans réserve, il y aura le féminisme. 

    Si, au cours de ma propre vie le féminisme a été un projet fondamental, une idée à laquelle je ne pouvais que tenir, pour mon propre bien j'en étais convaincu, il a aussi créé une ligne de démarcation puissante et fondamentale entre les hommes.

    Je suis né dans un monde pré-féministe (le Québec de 1953). Certains auraient voulu nous faire croire, déjà, au cours ma propre courte vie, que le monde était devenu post-féministe. C'est un raccourci et une fumisterie inadmissibles.

    Car l'idéologie multiculturaliste (au Canada) courante admet encore que la Burka est un signe religieux acceptable. Le capitalisme soi-disant universel (Ô Canada !) accepte encore aujourd'hui la disparité entre les salaires des femmes et ceux des hommes. Les lois tendent encore à privilégier la maternité à la paternité lors des règlements de divorces (euh, Canada...). 

    Ici certains se disent encore ouvertement catholiques. Ailleurs, musulmans. L'une et l'autre de ces religions est, historiquement sexiste et raciste. Tant qu'on n'aura pas complètement tourné la page sur elles, le féminisme est nécessaire.

     

     

     

  • Charlotte - 33

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    L'oubli.

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    Pourquoi la mémoire nous semble-t-elle si précieuse quand elle fonctionne de façon prévisible ? Quand elle fait l'inventaire. Quand elle range, classe et accumule. Pourquoi se plaindre de perdre la mémoire si toute notre vie durant, c'est exclusivement à cela qu'elle aura servi ?

    J'aime maintenant que ma mémoire me joue des tours. Qu'elle fasse des rapprochements inattendus, des sauts, des pas de côté. Que le temps de ma vie cesse d'être chronologique. Qu'il devienne immobile, fluide, immense. Un mot, une image, un événement trouve un sens encore plus riche en étant associé à un autre mot, une autre image, un autre événement... Auquel je n'aurais pas "chrono - logiquement" songé.

    Ma mémoire a toujours fait ce qu'elle devait faire. Quand il fallait répéter et reprendre le plus exactement possible ce que l'autorité réclamait de moi. Eh bien !, c'est ce qu'elle faisait ma mémoire : emmagasiner pour rendre accessible ensuite les voies de mon esprit à ceux qui le réclamaient. Maintenant que je suis de plus en plus, la seule autorité admise sur ma propre vie, ma mémoire sert à ce que moi-même je dois trouver.

    Elle est devenue heuristique. Heuristique n'a pas le sens contraire de chronologique. Mais c'est une autre méthode.

    On dirait que ma mémoire va souvent mieux trouver ce que je cherche si je la laisse faire.

     ....

    Dans la mythologie grecque, Mnémosyne, la déesse de la mémoire, passe pour avoir inventé les mots et le langage.

    Je pense que la meilleure façon d'honorer cette déesse est de tenter d'exprimer, le mieux possible, le plus précisément possible, ce que l'on veut exprimer. En d'autres mots, de bien choisir ses mots.