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  • Charlotte - 44

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    Attendre. Cesser d'attendre.

    Ton arrière-arrière-grand-père se prénommait Sixte. Il fumait la pipe et chantonnait les yeux vers le large en se berçant après souper. Je garde le souvenir d'un homme doux. Jusqu'à lui, nos ancêtres Boudreau étaient des pêcheurs (Hâvre-aux-maisons).

    ... 

    Nous avons hérité d'eux un des outils indispensables du savoir-être. C'est celui de savoir attendre.

    ... 

    p.s. Ne pas oublier de tirer quand ça mord ! Et quand bien même ce serait le plus gros des monstres marins, nos mains fermées sur la ligne ne s'ouvriront que lorsque nos yeux auront croisé le regard de ce que nous attendions du monde sous le nôtre. J'ai parfois pensé que nous aussi, sommes les proies de pêcheurs qui vivent dans un monde au-dessus du nôtre. Si nous mordons à leur ligne, il arrive qu'ils nous tirent d'un seul coup. Souvent, est-ce parce que certains seraient plus combatifs, ils laissent passer du temps et s'amusent en sportifs avant de nous sortir de notre élément. 

  • Charlotte - 43

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    LQSR

    Les questions sans rêponse.

    C'est une chambre plus ou moins grande de ton château. Pas vraiment terrifiante ou mystérieuse. Pas sombre. Pas verrouillée. Mais une porte dans un couloir que tu ne fréquentes pas tous les matins ; une porte fermée. Une pièce assez grande derrière. Probablement en désordre. Tu n'es pas obligée d'y mettre de l'ordre. Tu déposes là les grands accidents, les tragédies de l'humanité, la souffrance des enfants, des bêtes, la disparition des forêts et des lacs. Les choses qui auraient pu te rendre heureuse et qui ne sont jamais passées, les chances incompréhensibles que tu as eues aussi. Par exemple suite aux imprudences que tu as commises ou que tu aurais pu commettre. Ta vie sauve. D'innombrable si, si, si... Le grand cahier (c'est une image, car quand tu auras quinze ans il n'y aurra vraisemblablement plus de cahier, un fichier alors dans la mémoire de ton ordinateur). L'album photos (un fichier encore une fois - non pas des photos souvenirs. Mais des images que tu ne t'accordes pas le droit d'effacer. Sans raison. Sans raison, c est important).

    Une porte facile à ouvrir. Facile à fermer. Tu es libre d'entrer et de sortir. Une pièce éclairée. Qui pourrait l'être, car à chaque fois que tu y entreras elle te serrera le cœur. Laisse la fenêtre ouverte.

    Ne va jamais t'y enfermer. 

    Laisse-la s'empoussiérer. Ne cherche pas ce qui est disparu. Les questions sans réponses se fréquentent, se déplacent et voyagent comme des objets en pèlerinage. Elles peuvent donc sortir, partir ou changer d'idée. 

    LQSR.

    Charlotte.

    Tu peux parfois en sortir une, la montrer aux autres pièces du château. Pour vérifier si elle peut entrer en amitié avec elles. Comme un meuble que tu déplacerais ou pour lequel tu chercherais une autre fonction. Le plus souvent elles auront l'air de baignoires dans un salon, de divans dans une cuisine. Mais tu peux essayer. 

    Je veux dire, ma petite fille, que LQSR sont des énigmes. Elles peuvent le rester. Tu réponds comme Œdipe au Sphinx : « l'homme » (la femme ou l'humanité), à chaque fois et c'est suffisant. Tu peux passer. Tu peux continuer.

  • Charlotte - 42

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    Gauche, droite, gauche, droite, gauche...

    J'entends le bruit des bottes. Ou celui des idées courtes. Ça me fatigue. Car il faut penser à gauche, y vivre le plus possible. Mais plein de mauvaise foi et très souvent réussir à droite, y chercher sa place un peu plus au sommet de la pyramide ou confortablement devant les morceaux les plus gros.

    Qui parmi nous qui sommes nés ou qui vivons dans un pays riche y échappe ?

    Même nos silences sont politiques. Même nos jeûnes. Même nos enthousiasmes humanitaires. 

    Pas un seul philosophe. Pas un gourou. Pas un saint jusqu'à présent. Pas une société idéale ou corrosive ou massacrée qui ait pu faire en sorte que la vie soit plus belle à vivre pour tous en même temps. Pas un. Pas même un. Les choses, par l'intelligence du grand nombre ou par le génie d'un seul, cherchent un espace idéal. Une sorte d'arrêt dans le bien être. Une chose introuvable. Car il semble que l'arrêt, même dans notre vie, fait aussi peur que la disparition. Car c'est une sorte de mort. Stase. Ex-stase. S'arrêter ici, ou là, est infernal. Le soleil fait évaporer l'eau qui forme des nuages là-haut dans le froid. Le mouvement de la vie est la seule chose sur laquelle nous pouvons compter : la continuation. 

    Gauche, droite, devant, derrière...

    On commence à le dire. Ce ne sont pas uniquement les axes ou les orientations extérieures qui nous définissent ou qui nous situent. Ceux qui voulaient parler d'une vie spirituelle employaient l'image d'une dimension verticale. Le nord, le sud, l'est et l'ouest et puis le haut.

    Je pense que l'explication est insuffisante. En tout cas pour moi elle l'est. Il y a bien sûr tout ce qui est extérieur à nous qui nous renseigne sur ce que l'on est et sur l'endroit où nous sommes. Il y a cela.

    Mais l'autre dimension n'est pas verticale. Elle est intérieure.

    ...

    Gauche, droite, devant, derrière, haut, bas...

    Dedans. C'est vraiment là que ça se passe.

    Et c'est difficile d'y aller. L'élan du monde est centrifuge.

    Charlotte, je te souhaite de la force.

    Centripète.

     

  • Charlotte - 41

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    Pâques.

    La question vraiment intéressante à se poser c'est pourquoi, dans un moment de l'histoire de l'humanité, une toute petite communauté de Juifs vivant en Palestine, territoire occupé et annexé par l'empire romain, a-t-elle eu le désir de propager le mythe de la résurrection d'un homme qui avait vécu en son sein. 

    Des histoires de morts et d'apparitions il y en avait eu avant. Il y en aura d'autres après. Mais un ressuscité qu'on a connu, côtoyé, aimé et abandonné, tué de la façon la plus humiliante qui soit et qui revient pour pardonner « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font »... À ma connaissance Jésus est le premier.

    Or comment les gens ont-ils fait pour croire en cette histoire d'un homme ressuscité en tout premier lieu ? Je ne le sais pas. Quelques apôtres, des femmes qui l'aimaient, une en particulier, Paul de Tarse quelques années plus tard. Des petits groupes qui décidaient de ne plus croire en la divinité des puissants, de l'argent, des choses établies... La pitié que suscitaient les premiers chrétiens qu'on poussait dans l'arène - ils se faisaient manger et dépecer par des lions et des tigres affamés et en ces temps-là, c'était le clou du spectacle. 

    Tant de choses ont contribué à faire en sorte que cette histoire prenne l'ampleur qu'elle a prise et qu'elle fonde une civilisation qui a dominé le monde un certain temps.

     ...

    Charlotte, j'imagine qu'il y a encore dans ton entourage des gens qui semblent croire en ce dieu fait homme et qui prennent au sérieux les choses des églises qui propagent ses enseignements. Je pense que je ne te parle pas ici d'une affaire totalement disparue. Depuis deux mille ans cette invraisemblable chronique du fils d'un menuisier de Nazareth a confronté le monde à ses désirs, à ses peurs, à ses ambitions, à ses trahisons et à ses loyautés. Ainsi qu'aux limites de sa raison. Le très grand nombre a fait semblant d'y croire je pense, car le pouvoir se disait chrétien. Mais une petite poignée d'êtres humains sans doute, au fils des siècles, aura voulu essayer de forcer la porte d'un dieu qui ne s'est jamais manifesté. Jamais. Nulle part. 

    Si je ne repousse pas Pâques du revers de la main, c'est parce que je me plais à imaginer celui qui se lève d'entre les morts après trois jours au tombeau. Le mal de bloc. La nausée qui n'est pas que physique. L'irritation un peu persistante des plaies dans ses mains et ses pieds. L'impatience à l'idée de devoir recommencer à être humain, c'est-à-dire incompris et fort probablement abandonné éventuellement.

    À bien y penser, c'est ça pour moi le matin de Pâques. Comme certains de nos réveils. Dont les premiers instants nous amènent à considérer l'absurde aventure que nous vivons sur la Terre. 

    Et, juste avant qu'on se lève, à accueillir les folles espérances qui nous gardent en vie.

    ...

    Ma chère petite, je souhaite que le monde soit bienveillant autour de toi. Mais je sais qu'il ne le sera pas. Pas tout le temps. Ce que je te souhaite en ce matin de Pâques, c'est que la vie et ton entourage t'enseignent que le cycle de l'aube et de la nuit, ce que nous appelons le jour et qui délimite le temps, est à chaque fois un rendez-vous. Et que nous pouvons nous-mêmes, malgré que l'idée ne soit pas à chaque fois réjouissante, ressusciter tous les matins.

  • Charlotte - 40

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    Guider.

    Tout ce que nous aurons fait au cours de notre vie pour tenter de devenir ce que nous ne sommes pas est une perte de temps.

    ...

    Ça ne s'apprend pas d'un seul coup. Il ne suffit pas d'une seule lettre. D'une seule conversation. De s'entendre dire : va, fais ce que tu aimes et deviens habile. Bien sûr que non.

    Il aurait fallu qu'on nous le répète souvent.

    Bien des gens ont entendu dès leur enfance, qu'ils ne valaient pas grand chose, ou que ce qu'ils étaient ne correspondait pas au désir de leur entourage (ce fut mon cas). De leur mère en tout premier lieu et de leur père. Ainsi que des figures de remplacements. Car ceux qui n'ont pas trouvé de maman, de papa en leurs parents, cherchent (et trouvent) très souvent des figures parentales de remplacement qui ressemblent, parfois avec plus de franchise, aux premiers. C'est étonnant. C'est étonnant. C'est étonnant.

    Charlotte, puisse cette quarantième lettre te rejoindre un jour. Non pas qu'elle dise, plus que les autres, quelque chose d'important. Non pas qu'elle provienne d'un endroit plus sûr, plus convaincu, plus déterminant. Si tu m'avais connu, tu m'aurais saisi dans ma contradiction : apparemment sûr de moi, constamment ébranlé et incertain. Non. Elle dit juste que j'espère qu'on te dira souvent, avec des mots, avec des gestes, même dans les silences et la distance, que tu es aimée, qu'être toi est une merveille entre des milliards de possibilités et de merveilles. Être toi et tout ce que tu peux devenir. Ça aussi, ça aussi, ça aussi. Ce que tu peux devenir.

    Il fait noir. Mercredi. Nous sommes en avril maintenant. En 2015. Ce sera la première pleine lune du printemps samedi. Pâques dimanche dès le lendemain. Des milliards d'êtres humains ont existé avant nous. Des milliards, souhaitons-le, existeront après nous. Tous ces êtres qui disent "je" au même titre que nous, nous le disons toi et moi. C'est la chance que nous avons tous il me semble, semblables à tous et uniques tout autant.

    S'il te faut un piano, des chaussures, des couleurs, un barrage, des mots, des livres, du silence, une scène, un navire, un kayak, une chaloupe, un jardin, une pelle, un stylo, un clavier, l'air, le ciel, la mer pour devenir ce que tu es... Sache que ce ne sont pas des monstres uniquement qui t'ont précédée là où tu te retrouveras. Il y a quelques humains qui ont déjà croisé ton parcours. D'autres, assurément, croiseront ta route un jour. Et tu vivras, dans la solitude, de merveilleuses rencontres.

    Ce qui peut arriver aussi c'est que quelqu'un (c'est miraculeux, imagine, de rencontrer parmi les milliards d'humains sur la terre, une personne, peut-être deux ou trois au cours de ta vie) qui fasse de ton existence, son destin. Et que ton destin s'enroule autour de son (leur) existence de la même manière.