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  • Charlotte - 49

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    Ça sera pas long...

    Attendre que passent les cellules orageuses. Rester sous l'auvent ou sous le préau quand il tonne et qu'il vente et que ça tombe comme des clous. Surveiller le ciel. Surveiller le fond de l'air. Chez-nous, il y a toujours en été un petit courant d'air frais qui semble venir de n'importe où juste avant que ne tombe la pluie.

    Apprendre à nommer les événements qui se produisent en soi comme à la météo, il y a tant de mots pour parler du climat, au moins trente qui commencent pas un a, parmi lesquels on retrouve arc-en-ciel. Il y en a plusieurs pour chaque lettre : baromètre, coriolis, dorsale anticyclonique, épisode cénévol, feux de St-Elme, grain, grêle et grésil, hygromètre, IRE (indice de refroidissement éolien), Kelvin, luxmètre, mer du vent, neige, orage, point de rosée, rosée, stratocumulus, soleil, talweg et vent. 

    Devenir aussi le météorologue expert de soi-même. Être attentif. Reconnaître et apprendre à nommer ce qui se passe en soi lorsque les choses changent. Elles changent toujours.

    ...

    Charlotte, l'un des paradoxes qui me laisse très souvent confus, c'est que nos états d'âme semblent brefs, changeants, inconstants. Pourtant, et cela devrait nous empêcher de juger qui que ce soit, quelques dispositions persistantes, par exemple la haine de nous-mêmes, lorsque nous l'infligeons aux autres, se perpétue et se loge de façon durable dans l'histoire humaine. On dirait que le terrain qui accueille cela est fertile. Ainsi, certains êtres humains naissent et apprennent à vivre dans des familles, des milieux, des environnements qui détestent la vie, depuis longtemps et sans savoir pourquoi.

    Puissions-nous t'enseigner à être (sérieusement) en amitié avec toi-même. Puisses-tu partager cette connaissance qui soigne.

     

     

     

  • Charlotte - 48

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    Couleurs.

    Je viens de terminer la lecture de L'incolore Tsukiru Tazaki et ses années de pèlerinage d'un romancier japonais que je découvre, Haruki Murakami. Ce roman sera-t-il encore disponible dans quinze ans ? Je pense que oui. Tu devrais pouvoir le trouver si tu le cherches.

    Je lis encore des romans de façon régulière. Au moins un par semaine. Les bons me renseignent et m'aident à vivre. Dans celui-ci la leçon de vie est de celles qui sautent aux yeux. Que nous admettons cependant avec le plus de difficulté : tout ce qui touche l'humain est complexe.roman,lqsr,amitié

    Tsukuru Tazani fait partie d'un groupe de cinq amis inséparables. Trois garçons, deux filles qui vivent à Nagoya. Adolescents, leur cercle est sans faille et ils sont heureux. Tsukuru part étudier à l'université de Tokyo tandis que ses amis restent dans la ville de leur enfance. Il revient à Nagoya le plus souvent possible et le cercle se reforme à chaque fois avec bonheur.

    Au cours de sa deuxième année d'études, un jour, les autres lui signifient qu'ils ne veulent plus le voir. Jamais. Sans explication.

    Ensuite il vivra comme s'il était mort. Impeccable. Intouchable. Immuable. Ce n'est que dix-sept ans plus tard qu'il entreprendra le bref pèlerinage auprès des anciens amis pour obtenir des réponses à ses questions.

    ...

    Charlotte, comme tu as dû t'en apercevoir, quand tu te poses une question au sujet du comportement de quelqu'un, cela mène souvent à une réponse qui elle mène invariablement à une autre question et ainsi de suite. Se laisser happer par ce genre d'enquête peut nous immobiliser, peut freiner notre élan aussi sûrement que le refus de l'aborder.

    Mais à chaque jour il faut vivre comme si nous savions, comme si nous avions compris, tout en sachant que nous ne savons pas grand chose. Que nous ne savons peut-être même rien.

    Tu as raison de faire confiance à ceux que tu aimes. Mais cette confiance que tu leur accordes est une arme dont ils peuvent se servir contre toi. Plus la confiance est grande, plus profonde sera la blessure évidemment.

    Le plus grand défi de toute vie humaine est de faire de cette blessure d'amitié ou d'amour le plus beau secteur de son jardin. Paisible, fertile et accueillant.

     

     

     

  • Charlotte - 47

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    Être plusieurs.

    Soi. Soi-même. C'est un mystère de l'existence. De la brève existence. La vie humaine qui ne dépasse pas longtemps la barre du jour. Il y a la promesse et puis... Zut ! On pense que la vie c'est uniquement notre courte expérience. Il y a pourtant des arbres centenaires, des pierres, des lacs profonds. Il y a pourtant le retour éternel des saisons. Mais il y a que nous vivons un petit nombre d'années. Si tout va bien, le corps solide et sûr de lui jusque vers trente-neuf ans. Ensuite, le doute du souffle, du cœur, des yeux, des mains et du désir. Quelque chose vacille.

    Mais ce que nous ne voyons pas, c'est que nous vivons en un seul corps, plusieurs vies.

    Plusieurs. Vraiment. Quelques-unes prennent plus de place que d'autres. Parce qu'elles nous réjouissent. Il ne faut pas les oublier.

    J'ai été par exemple, un Cubain contemporain de Castro et Guevara fumant le cigare autour des feux les nuits des Révolutions de 1956 à 1959. J'étais un long adolescent maigre et musicien ; je jouais de la guitare - je chantais des chansons qui n'étaient pas encore écrites et qui nous donnaient à tous du cœur. J'ai été un compagnon chez le verrier qui, en 1960, fabriquait un des grands vitraux de Marc Chagall pour la chapelle de la cathédrale Notre-Dame de Reims. je est un autreJ'ai vu de mes yeux vu durant les jours qui ont précédé le référendum du 20 mai 1980, le peuple québécois célébrer dans le bonheur d'être vivant, la résistance de ses ancêtres enfin récompensée. J'ai vécu, j'ai mangé des repas, j'ai marché dans les sentiers d'odeurs avec les personnages de Jean Giono. J'ai passé des années immobiles dans les musiques, toutes contemporaines : Mozart de la nostalgie, Maître Pérotin de l'aventure de l'harmonie, Arvo Pärt du retour à la source, Mahler des chants et du tremblement, chansons populaires en français, en italien, en anglais. Choriste depuis que les chœurs existent. J'ai écrit des paragraphes un peu partout dans les livres qui sentinellent ma bibliothèque. Annie Dillard, Pascal Quignard, John Irving, François Mauriac, Jean Sulivan, John Cowper Powis, Albert Camus, Antonine Maillet, tous ceux à qui j'ai prêté des pages de ma vie et qui me les ont rendues dans ces chambres pleines d'échos que sont leurs livres. J'ai été mille fois navigateur sur les embarcations lourdes mais fragiles du 16e siècle qui traversaient l'Atlantique. Je me suis endormi dans les canots silencieux sur la nuit des lacs de l'Amérique. J'ai été humain ici avant que viennent les pauvres, les misérables, les chrétiens. Mon nom en Micmac, Abénakis, O'jibway, Blackfoot a toujours été Mas'c. J'ai été le père de ton papa tous les jours de sa vie, protecteur et chasseur de monstres. J'ai été près de ton berceau et de tes premiers pas et de tes découvertes. Je suis une ombre Taichi lente et souple qui te protège. J'ai été déchiré en mille morceaux quand j'ai vu souffrir ceux que j'aimais ; recollé, mal, lorsque les jours de la flèche du temps ont usé les aspérités du temps, sur eux comme sur moi. J'ai été courageux. Tous les jours dans le monde il y a quelqu'un qui pose un geste de courage et qui sauve la vie d'une autre personne. La plupart du temps sans s'en rendre compte. J'ai été lâche aussi. Refusé de voir devant mon strabisme. Je ne m'en vante pas. J'ai été piéton sur tous les trottoirs de New-York et j'ai chanté, en tempo avec Walt Whitman le corps électrique. Polyphonique.

    ...

    Charlotte, chacun vit durant sa vie une vie nombreuse. Complexe et riche. Ne crois pas ceux qui vendent des chemins de facilité, de simplicité et des livres de réponses toutes faites et définitives. Va où tu veux. Sois toutes celles que tu es. Tous ces fragments sont celle que tu es.

     

  • Charlotte - 46

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    La beauté.

    Se donner la peine de bien connaître et d'apprécier un objet de beauté est une démarche sensée. Créer un objet de beauté si on a le talent, la détermination et la patience de le faire, est une chose qui fait du sens aussi.

    Certains jours le monde te portera à croire que l'enfer est notre condition inévitable. À nous les humains. Plus particulièrement l'enfer que nous créons pour nous-mêmes et pour les autres.

    Charlotte, je te confie ceci, d'expérience : lorsqu'il arrive que nous sommes plongés au cœur des ténèbres, l'issue, le remède efficace pour échapper à la folie est la beauté.

  • Charlotte - 45

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    La larme, disent les bouddhistes, qui est située entre le langage et le réel ne peut être épuisée. C'est le Gange.  Pascal Quignard, Le nom sur le bout de la langue.

    ...

    Raymond.

    Le papa de la maman de ton papa était un homme formidable. Vraiment. Il avait ce qui est sûrement en toi : de la bonté, de la bonté, de la bonté et de la liberté. De la confiance. Du respect, de l'intelligence et de l'ironie.

    Ton papa se souvient sûrement un peu de lui. Il pourra t'en parler.

    Je te souhaite de te sentir aimée par quelqu'un qui aimait comme lui. C'était géant. On avait tellement confiance en soi qu'on croyait pouvoir fonder une Patrie.