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Épistolaire - Page 3

  • Charlotte - 85

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    Blanche neige.

    Nous partageons quotidiennement ce que nous croyons être les angoisses des spécialistes de toutes sortes. Leurs études, rapports, points de vues nous sont communiqués par des médias qui n'en retiennent que la substantifique moëlle selon eux : c'est-à-dire "l'émotion" et les statistiques qui se traduisent par cinq ou six termes faciles à comprendre pour les ignorants. Les dirigeants des médias sont très souvent des ignorants ou des hommes très riches dont l'intérêt est que nous demeurions ignorants (sans trop nous en rendre compte).Tout en nous berçant de l'illusion que le miroir dit vrai : le monde va mal ; nous sommes les plus beaux ; les autres sont des vauriens ou des gredins ; le bonheur et la richesse sont à la portée de tous ; le monde ne va pas si mal, somme toute, car les choses pourraient être bien pire.

    Charlotte, c'est vrai que nous pouvons obtenir certains résultats en y mettant les efforts. C'est vrai que la passion est un moteur puissant. C'est vrai que les dirigeants (et le systême) se dressent une table bien garnie grâce à notre travail et à nos peurs ; c'est vrai que les raccourcis et l'émotion sont des dénominateurs communs faciles et évidents et que nous les prenons pour de la vérité, hélas ; c'est vrai que le monde semble aller mal, et que nul ne saurait le corriger seul ; c'est vrai qu'aujourd'hui on prévoit que lorsque tu liras ceci, dans une quinzaine d'années environ, il y aura plus de huit milliards d'individus sur la Terre ; c'est vrai qu'il y a cent ans à peine, la plupart des êtres humains ne s'imaginaient pas que la Terre était peuplée de plus de quelques centaines de milliers de leurs semblables... Et encore ; c'est vrai que l'inconnu est dérangeant ; c'est vrai que c'est de plus en plus difficile de trouver sa filière, ses semblables, son réseau, ses amies dans la fourmilière tant elle est immense et peuplée ; c'est vrai que le temps de nos vies est occupé par le futile accaparant. Ce qui est vrai aussi pour moi, c'est qu'il y a une autre vie et qu'elle est dans celle-ci, Paul Éluard.

  • Charlotte - 84

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    Au fond.

    Ce qui est là-haut, là-bas, tout autour, cela répond. Cela correspond à notre ouverture. À nos dispositions. Tout concourt. C'est ce que disent les propagandistes actuels. Ben voyons ! On n'en sait rien. Soyons reconnaissant à Celui qui se cache, de rester caché. D'une manière ou d'une autre on s'en sert bien plus qu'on Le sert.

    Charlotte, Mais on peut souhaiter, pour soi-même et pour les autres, que chacun atteigne le meilleur. Malgré les terreurs, les distractions, le confort, les tragédies, le vulgaire ressentiment, les effondrements, les vertiges, les oublis... Malgré tout. Que chacun vive, ne serait-ce que quelques heures durant sa vie, au mieux. Que chacun rencontre en cette vie, le meilleur de lui-même, le meilleur d'elle-même. Que chacun retrouve en soi la lumière qu'il cherche obscurément. Que chacun entende la voix qu'il désire entendre et que cet émerveillement le fascine pour toujours. 

  • Charlotte - 83

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    Détail.

    Les petites choses que les autres négligent. Les objets oubliés. Les Minuscules. Ou les Immenses que personne ne voit. Les contextes usuels, les choses habituelles, les mots très communs. Les invisibles, les gestes irréfléchis et apparamment sans conséquences. Le subtil. Tout ce qui manque d'attention.

    ...

    Charlotte, Je peux te dire que l'amitié, que l'amour, que les relations qui durent, que les êtres et les choses qui tiennent le coup le plus longtemps dans nos vies ont ceci en commun : des détails que nous sommes souvent presque seuls à voir. Donc, il est bon pour qui veut aimer la vie, de s'exercer tous les jours à voir ce qui ne saute pas aux yeux.

  • Charlotte - 82

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    Contes et légendes.

    Illustration aperçue sur mon fil l'autre jour. Un petit garçon dans la salle d'attente chez le psy. À côté de lui est assis un évêque. Le petit garçon s'adresse à l'évêque : Moi je suis ici parce que j'ai un ami imaginaire. Et vous ? 

    Si tes parents t'éduquent sans histoires saintes, sans références à Dieu, aux anges, au Paradis terrestre, à la généalogie qui commence avec Abraham, Isaac et Jacob ou à la descendance du roi David, ou à Jésus qui est venu apporter le glaive dans le monde. Ça et tant d'autres aventures racontées dans la Bible... Sache que depuis fort longtemps chez tes ancêtres on admettait ces choses pour être vraies. Fondées. Historiques et véridiques. Jusqu'en 1960 environ. J'y ai moi-même cru jusqu'à huit ans. Ensuite, toute mon histoire pourrait bien se résumer à ceci : essayer de sortir de l'enfance, sans perdre totalement l'esprit de l'enfance, c'est-à-dire sans perdre la capacité de m'émerveiller, d'admettre le mystère, de jongler avec l'invisible, de fabriquer de la cohérence avec des restes, des rebus, de la glaise. Et de vivre, tout de même joyeux, avec des fissures ici et là, dans mes raisonnements, dans mes élans, dans mes gestes. Des incohérences.

    Charlotte, Je m'étais donné un an pour t'écrire une centaine de lettres. Je n'arriverai pas au chiffre rond avant la fin de 2015. Mais je m'en approcherai et je serai tout de même content. J'aurai écrit, durant ton silence et sans aucun signe de vie de ton papa, en pensant à toi. En ignorant presque tout de ton présent (ce qui ne veut pas dire que j'ignore presque tout de toi) - sinon quelques photos publiées sur la page FB de tes parents (FB exite-t-il encore ?) Mais il sera temps bientôt que je me re-cueille. Que je laisse ouverte cette fissure qu'est ton absence et la distance entre nous. Blessure que je ne soignerai pas. Absence pour laquelle je ne trouverai pas de raison sinon que les êtres humains sont ainsi. Pétris d'orgueil et aptes au chagrin. Rien de glorieux là-dedans. Ni rien de condamnable. Et puis, je suis convaincu que les histoires que nous racontons aux autres et à nous-mêmes, nos justifications fabriquées avec plus ou moins d'art, trouvent là leur origine. Dans ce que nous voudrions savoir ( ou bien dans ce que nous croyons savoir, car nos convictions sont toujours temporaires). Ma petite fille, je veux te dire que je pense qu'il y a toujours une part d'imaginaire - de foi, comme disaient nos parents, dans l'amitié des amis bien réels, dans l'amour de ceux qui nous aiment, dans l'élan quotidien surtout qui nous pousse hors de la maison vers l'aventure de la vie. Que les contes qui meublent ton élan soient riches et complexes. Que les histoires qui nourrisent ta foi soient immenses et ouvertes sur l'infini. Qu'elles nourrissent en toi le doute, la tolérance et l'ouverture. 

  • Charlotte - 81

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    Au fond c'est ça la solitude : s'envelopper dans le cocon de son âme, se faire chrysalide et attendre la métamorphose, car elle arrive toujours. August Strindberg

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  • Charlotte - 80

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    Charlotte, Quelques centaines de noms. Sur trente milliards d'humains qui en ont un... Nom. C'est tout ce qu'on retient. Ce qu'on arrive à retenir. Pas plus que ça. Ce n'est pas beaucoup. Et nous vivons comme si la célébrité, les minutes de gloire, la gloire même dans les livres, importait vraiment. C'est étonnant. Autrefois on croyait que Dieu, les esprits, les dieux voyaient agir les hommes. Maintenant qu'on n'y croie plus... Mais qu'on adhère en toute bonne foi à l'idée que la mention de notre nom dans l'actualité des médias laissera une trace de nous. On croit que les autres nous voient.

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  • Charlotte - 79

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    Un grand-père au regard bleu qui monte la garde.

    J'ai pensé qu'un jour ce serait possible. J'ai choisi le Québec comme pays lorsque j'avais quinze ans (1968). Je n'ai pas changé d'idée à ce sujet. Bien sûr, par moments, ma ferveur a faibli.

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  • Charlotte - 77

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    Tout le Bataclan.

    Je ne te l'ai pas encore dit ici : le monde est en guerre. C'est un constat difficile à formuler pour un Québécois, qui a déjà atteint la moyenne des années de l'espérance de vie d'un homme sur la Terre et qui a vécu dans l'illusion d'une paix, bien relative, jusqu'à présent. Je ne suis jamais allé au combat, ni mon père, ni mes fils n'y sont allés. L'ennemi ne s'est jamais présenté sur notre territoire. Et pourtant, le monde est en guerre. Aujourd'hui, 14 novembre 2015. Je ne peux pas en douter. D'une certaine façon, il l'a toujours été. Pour faire tourner la machine économique, dit-on. Fabriquer et détruire pour fabriquer à nouveau des engins, des avions, des patentes, des enfants. Ça et tout le bataclan.

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  • Charlotte - 78

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    Qui a vu l'ours.

    Nuit sans lune. 12 novembre. Chemin Chagnon. Trois maisons sur quatre kilomètres. Marche d'une heure comme tous les soirs après souper depuis 13 ans. Seul. Josse est aux papiers et aux crayons. Au pied de la pente après le cimetière Lowell... L'ours.

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  • Charlotte - 76

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    Couronne.

    Porter le jour sur son esprit comme un diadème. Cela peut être parfois même une couronne. Parfois c'est un chef, couvre-chef, casquette, voile, ruban, tchador, burka, niqab. Tuque, capuchon, serviette, béret, turban, calotte. Pour contenir les idées trop grandes ou légères qui veulent fuir. Ou pour avancer, sous le casque, sachant que ce que les autres pensent de nous est extravagant. Pour rien.

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  • Charlotte - 75

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    Le plongeon.

    Le monde nous semble ainsi parce que nous avons appris qu'il en est ainsi. Si nous étions ailleurs, ou autrefois, nous penserions autrement c'est évident. Ou alors :

    ... la vie n’est que le rêve d’un rêve,
    Mais l’état de veille est ailleurs. RM Rilke

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  • Charlotte - 74

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    Quant-à-soi.

    J'étais plus ou moins perdu dans la campagne près de Havre-aux-Maisons. Je me suis dirigé à travers champ vers la très petite maison qui était là. Entre la mer et moi. Pour demander l'heure, la direction, le chemin de mes ancêtres. Bientôt midi. Ils m'ont invité à partager le repas avec eux. Une omelette et des chanterelles. Ce fut délicieux. J'étais jeune, je ne savais pas que je mangeais de l'or.

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  • Charlotte - 73

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    Presque deux-cents mille ans depuis que les humains habitent sur la Terre. Environ sept milliards, quatre-cents millions de semblables, en ce moment.

    Puis il y a le temps. Et l'augmentation du nombre des êtres humains qui semblent n'aller que dans une seule direction. Charlotte, tu n'as pas deux ans. Tu as le temps. Tu as le temps. Prends tout ton temps. Je sais que « nous nous retrouverons sous les fleurs ».

    La flèche du temps. L'accumulation. Tout le reste est... Cyclique.