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Épistolaire - Page 4

  • Charlotte - 72

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    Genre !

    Septembre 1959. J'avais 6 ans. Nous venions de déménager à Aylmer. 4, place Laurentienne. Dans un tout nouveau petit bungalow peint en vert, sur une toute nouvelle rue, drabe. Je n'avais pas encore d'amis. C'était probablement un samedi. Ou peut-être un jour de pluie ?

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  • Charlotte - 71

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    La mauvaise humeur.

    Je me laisse souvent aller en toute mauvaise foi à mon penchant pour la tristesse. Même publiquement. Le monde nous rabâche constamment qu'il est assez beau et que tout va assez bien. Pour lui.

    mauvaise foi,mélancolie

    Charlotte, c'est mon avis, tu as le droit de ne pas faire semblant de te réjouir de la bonne humeur ambiante. Bien sûr sois polie. Retire-toi sur la pointe des pieds plutôt que gâcher la morne fête qui se déroule sur le vide.

    Tu n'y changeras rien à moins de le faire avec art.

    Évidemment, la joie est désirable. La tristesse, je ne sais pas vraiment pourquoi, a mauvaise réputation. Je te le dis à toi, ne va pas dire à tes parents que je t'ai dit cela, ils vont me bouder encore plus longtemps : la tristesse est désirable aussi. Ce qui n'est pas souhaitable, c'est l'hébétude, l'ensommeillement, la sidération des vivants qui travaillent sans accomplir quoi que ce soit, qui vivent sans rêves et qui finissent sans histoire par mourir d'ennui dans le marécage de leur ressentiment. Éloigne-toi d'eux, n'accorde aucune faveur aux sentiments d'armistice en toi quand ils surgissent. Si tu vas aux confins, aux extrémités, aux sommets et dans les gouffres de toi-même, dans le silence du chaud et du froid, tu trouveras le véritable éclatement. Tous les jours quand tu marches, quand tu es témoin d'une joie, d'une vraie peine, dépose un caillou blanc dans ton sac. Puis la nuit, quand le sentier est sombre et effrayant, dépose-les sur le sol derrière toi. Ce seront tes repères pour les retours. Tes re-pères pour les re-tours.

     

     

  • Charlotte - 70

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    Franz Xaver Kappus.

    C'est le nom du jeune officier-poète autrichien à qui Rainer Maria Rilke a adressé des lettres fabuleuses en 1929. Jeune, je les ai lues. J'en retiens encore ceci, trois choses : que le genre épistolaire est mon registre de prédilection ; si écrire n'est pas une nécessité vitale, eh bien! qu'il vaut peut-être mieux faire autre chose ; et aussi que la poésie est une expérience de la solitude. 

    ...

    Charlotte, J'ai rencontré des hommes et des femmes qui ont vécu longtemps et qui aux yeux du monde avaient consacré leur vie à l'art. Ils s'empêchaient tristement, vers la fin de leurs jours, d'aller joyeusement vers la mort comme ils l'avaient fait tout au long de leur vie auparavant. En se cramponnant... À leur passé. Qu'est-ce qui avait fini par leur faire défaut ?

    Le registre ? La nécessité ? La solitude ?

    La solitude. Courageusement assumée au début, sa place peu à peu avait été occupée par la cohue, la foule - de la famille, des amis, des compagnons, des admirateurs, des adversaires et des ennemis.

    La légion.

    À la voix intérieure qui semblait avoir pris possession d'un pauvre homme et rendait sa vie horrible à tel point qu'il fallait l'attacher car elle le faisait désespérer de lui-même et de tout, Jésus demanda :

    Marc 5:9
    Et, il lui demanda: Quel est ton nom? - Légion est mon nom, lui répondit-il, car nous sommes plusieurs.

    ...

    Aimer quelqu'un, dit encore Rilke, c'est protéger sa solitude.

  • Charlotte - 69

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    Palmyre.

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    Les humains ne supportent pas la beauté. Bien sûr il y a des musées, des sites patrimoniaux, des monuments classés, des cathédrales, des cours intérieures. Nous savons mettre à l'abri des choses qu'on peut encore apprivoiser. Pour un certain temps. Or ces lieux, ces organisations, ces endroits existent parce que, justement, s'ils n'existaient pas et s'ils n'avaient pas pour mission de protéger et de mettre à l'abri, ce qui est conservé serait perdu. Parfois depuis longtemps. Penser à tout ce qui a déjà été détruit ou perdu me donne le vertige.

    Charlotte, tout finit par disparaître bien sûr. C'est-à-dire que tout change. La beauté est en mouvement comme le reste. Ce devant quoi nous nous prosternons aujourd'hui laissera peut-être indifférents les barbares qui s'en viennent. Ou bien, on peut déjà le prédire, ils vont céder au penchant très humain de dévorer ce qu'ils adorent. Leurs enfants s'accommoderont des restes. Puis ils devront recommencer.

    C'est ainsi depuis toujours.

  • Charlotte - 68

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    Aléatoire. Agrégat. Algorithme.

    Charlotte, Le hasard est une notion qui se déchiffre, qui se décortique. Si on a le temps de le faire. Parmi les milliards de possibilités, inlassablement, il y en a une qui se réalise. Ta naissance. La mienne. Puis tout ce qui nous précède et ce qui s'ensuit. Ce qui a fait de nous des riches ou des pauvres, des possédants ou des démunis, des criminels ou des esclaves, des Québécois ou des Syriens, des grosses têtes ou des petits nonos, des francophones ou des autrements. 

    Pourtant, tous, nous ne cessons d'essayer de faire pencher les contingences du côté que nous croyons être à notre avantage, ou en accord avec nos principes.

    Comme si nous étions libres.

    Nous sommes libres.

     

     

     

     

  • Charlotte - 67

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    Je ne suis pas bien du tout assis sur cette chaise

    Et mon pire malaise est un fauteuil où l'on reste

    Immanquablement je m'endors et j'y meurs.

    Mais laissez-moi traverser le torrent sur les roches

    Par bonds quitter cette chose pour celle-là

    Je trouve l'équilibre impondérable entre les deux

    C'est là sans appui que je me repose.

    Saint-Denys-Garneau

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    Charlotte, cesser de penser ce que semble penser le monde. Bondir !

    Photo : Farhad Wajad - Afghanistan

     

  • Charlotte - 66

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    Après la naissance, les deux événements les plus importants de la vie sont vécus soit dans le secret ou dans l'extrême discrétion.

    La première fois que tu fais du bien à quelqu'un d'autre sans qu'il le sache et sans le dire à qui que ce soit, tu deviens une personne.

    La première fois que tu t'abandonnes aux larmes sans chercher de consolation autour de toi, tu deviens une personne humaine.

  • Charlotte - 65

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    Face B.

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    Charlotte, Quand j'étais jeune (1965-1975), la musique était distribuée sur ce que nous appelions alors des disques. Il y avait des 45 tours et des 33 tours (à la minute + ou -). Sur la face A des 45 tours, il y avait un succès et sur la face B, une chanson bien moins populaire souvent. Même si parfois elle était la meilleure. Mais les compagnies et les diffuseurs ne s'en étaient pas toujours rendu compte. Tu vois où je veux en venir...

    Ne laisse pas les autres décider ce qui est le meilleur en toi. Quand tout le monde autour de toi s'entend pour célébrer ton talent dans l'une ou l'autre des choses qu'il valorise. Va écouter ta Face B. C'est peut-être elle la plus fabuleuse. Tu sais vraiment ce que tu vaux.

    Bien sûr que tu vivras des grandes périodes de confusion je le le promets.

    Si tu ne sais plus ce qui est le meilleur de toi ce n'est pas grave. Même si tu doutes. Même si la vie tout entière te fait douter de toi-même, dis-toi que tu as des partisans. Ils semblent dormir dans les cimetières sous les racines des hortensias et des érables.  Ce n'est pas le cas. Tes ancêtres (moi le premier) t'applaudissent quoique tu fasses. Tout simplement parce que tu existes. Tout simplement parce que tu as la possibilité d'être tout ce qu'ils auraient voulu devenir.

  • Charlotte - 64

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    Toi.

    - Depuis quand es-tu toi, toi ?

    - Pour ma part, d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été là.

    Linji YiXuan

    toi

    Charlotte, Cette salutation, les mains jointes, signale que nous reconnaissons en nous, en l'autre, ce qui, en eux et en nous, au-delà des anecdotes fait exister le monde. Un jour, il sera peut-être midi, tu seras, sous la pluie comme un oiseau. Et tu verras soudain, plus loin que les nuages, bien plus profond que tous les gouffres que tu auras visités ; tu verras que rien n'existe sans toi. Quelle puissance se révélera alors !

    Si tu n'es pas là, tes parents, moi, les autres de la famille, tes amis, tes amies, ton chat, ton chien, les arbres, les rues, les villes, les personnages historiques, les personnages fictifs, les emmerdeurs, les choses belles, les choses dégueux sont des fracas que personne n'entend. Les êtres et les choses passent dans tes rues et sur tes rivières depuis que le monde existe. Tu existes depuis le commencement du monde. Tu peux être qui tu veux.

  • Charlotte - 63

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    L'essentiel... Et le reste.

    Il fallait bien une tasse pour de l'eau et une gamelle pour manger une ou deux fois tous les jours. 

    Je pouvais (ou non) partager mon toit ; il y avait aussi des murs et des fenêtres.

    Parmi eux j'ai trouvé une âme sœur, des amitiés.

    D'abord il y a eu eux.

     

     

  • Charlotte - 62

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    Les dimanches.

    Charlotte, et si nous étions des gens du dimanche. Le plus souvent possible. Qu'il y ait un peu de dimanche dans nos lundis, mardis, mercredis, jeudis, vendredis et samedis. Dimanche, diadème sur notre semaine.

     

  • Charlotte - 61

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    Les mots du chemin.

    Paroles simples qu'on adresse au gros chat Gris du voisin qui arrive, comme à l'improviste, à l'heure où l'on nourrit les deux chatons adoptés il y a quelques jours : Non ! Va-t-en ! Pssst. Ceci n'est pas pour toi.

    Sachant fort bien que le Gris va se cacher sous les branches du cèdre et revenir à l'assiette dès qu'on sera rentré. Lui fait semblant de comprendre. Nous faisons semblant de croire que nous avons été compris.

    Nous sommes brouillons. Nos vies sont des brouillons. Nous disons ceci ou cela, en attendant de trouver le mot juste.

    Qui ne vient jamais.

    ...

    Charlotte, Nos vies sont en grande partie occupées par des efforts pour tenter de correspondre, de s'ajuster, de saisir la place qui nous est allouée. Faisons donc autant d'efforts à tenter de découvrir un espace que personne ne connaît, à refuser de s'ajuster et à essayer d'échapper à notre propre jugement. 

     

     

     

  • Charlotte - 60

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    L'autre versant

    Charlotte, jusqu'à présent, j'ai souligné le fait que tu es reliée, rattachée de façon bien évidente et parfois de façon mystérieuse aux tiens, aux autres, au présent, au passé surtout. Au passé, car ceux qui te parlent du présent, qui te le téléchargent constamment, sont tournés vers le passé. Tu verras comment dans les prochaines lettres que je t'adresserai.

    Être membre de la famille, compatriote ou citoyenne, bien que tu y puises du bon, du nécessaire, du vital, n'est pas ton seul destin. Tu as aussi pour horizon le retrait, la solitude, l'aventure, la création.

    ...

    Le parcours que te proposent ta famille, ton école, ton université, ton travail, n'est pas celui qui fera en sorte que tu deviendras ta propre autorité. Ta famille, ton école, ton université, ton travail ont tous pour mission de te faire croire que le langage commun, la sécurité, l'absence de crise, la longévité, la bonne opinion que tu as de toi-même et que les autres ont de toi, que ta "popularité" est ta finalité. Mais ce n'est pas vrai, c'est la leur quand ils sont tous ensemble.

    Tu te réveilleras de ce sommeil dans lequel on t'induit. Vers lequel on te conduit. C'est mon vœu le plus cher. Je ne vais pas tenter de décrire l'indescriptible. Mais, avec les mots du langage commun, je vais ouvrir quelques portes, quelques fenêtres vers des extérieurs que toi seule...

    D'abord, je t'invite à apprendre une autre langue que celle de tes parents, que celle de ta famille ou de ton entourage. Qu'elle soit morte ou vivante, ancienne ou actuelle. Donne à ta pensée un outil qui te permette d'échapper aux conventions évidentes et rapprochées. Pour le plaisir d'exercer, en toi-même, la faculté de penser sans te trahir. Comme les parents le font parfois quand ils changent de langue pour se parler devant les enfants quand ils ne veulent pas être compris.