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Épistolaire - Page 5

  • Charlotte - 59

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    Mains

    Plus que les rides sur mon visage, plus que le poids - moi plus pesant ainsi que le poids des jours, ou que la fatigue, c'est par mes mains que je me suis senti vieillir. Tous les travaux qui nous mettent en mouvement on les appelle des travaux manuels. Il est bien rare que nos mains ne participent pas à nos activités - même si elles sont purement intellectuelles. Mes mains ont révélé ma fatigue avant tout le reste.

    ...

    Charlotte, regardent souvent les mains de ceux qui te parlent. De ceux qui ne parlent pas aussi. Tu sais lire ces choses. Comme des enfants qu'ils promènent et qui seraient eux en même temps. Je veux dire que leurs mains révèlent, pour ceux qui peuvent voir l'enfance, la vieillesse, l'assurance, la peur, le désarroi, la confiance, l'ouverture, elles sont les "voix off" du film de nos vies. Le fil ténu, fragile, bien réel, réel autant que les fils qui sont lancés entre les êtres qui se rencontrent ou qui sont en conversation part de leurs mains. Tout aussi réels que les courants et les ondes qui transportent nos images et nos voix.

    Ne va jamais croire que tu n'es pas reliée, connectée, raccordée, unie à ceux qui t'aiment dès que tu penses à eux. Mains ouvertes ou poings fermés.

  • Charlotte - 58

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    Suppel

    Ton papa n'était pas encore au monde. Quand ton oncle était petit il avait un ami imaginaire qui s'appelait Suppel. Nous lui faisions une place à table. Les choses étaient simples. Dans la cours de la vieille maison de l'avenue Royale à Beauport poussaient les hémérocalles, les rosiers et même des bambous qui étiraient leurs tiges si haut qu'un enfant de quatre ans pouvaient se perdre sans s'éloigner de la porte de sa maison.

    Un doux souvenir que je garde de ton papa est l'extraordinaire changement qui s'est opéré en lui lorsque sa mère lui a enfin manifesté qu'elle l'aimait. Il avait mis trois ans à l'attendre. C'était aussi simple.

    Charlotte, je te berce en ce moment sans avoir jamais pu te tenir dans mes bras. Voici ce que je te chante. Que cette chanson, au-delà de ce qui nous sépare, le temps, l'espace, l'indéracinable petitesse qui a fait sa demeure dans nos esprits, te rejoigne et t'enveloppe. Que ces instants, transportés par les nuages, fassent en sorte que tu accueilles l'amour vrai qui t'entoure. Que ta deuxième année sur la terre soit tout simplement une bénédiction.

    Viens que j'te violoncelle

  • Charlotte - 57

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    Orage (2)

    Je venais de terminer la lecture d'un roman de Jean Giono, Le grand troupeau.

    Avant-hier, l'État Islamique a revendiqué le meurtre à Suruç en Turquie (un attentat-suicide) de 31 jeunes turcs et kurdes qui allaient participer à la reconstruction d'une ville syrienne (Kobané près de la frontière turque) où 124 civils avaient été tués par l'EI il y a moins d'un mois.

    Il y a la guerre.

    ...

    Charlie, Marilou et Félix, trois enfants-voisins sont venus hier façonner de la glaise avec Josse sur la table sous le préau (et manger quelques framboises). 

    Babil plus ou moins codé des enfants à Julie et Yannick. Il y a à chaque instant une musique possible.

    Il y a la vie.

    ...

    (Conversation de tricoteuses sur le petit balcon du Foyer des Aînées de Boiscastel).

    Andrée : Oh, Jeanne ma chère amie, merci d'être venue me voir.

    Jeanne : Andrée, tous les jours je pense à toi. Même au loin. Même quand je suis loin.

    Andrée : Te souviens-tu de notre premier concert ?

    Jeanne : Bien sûr que oui, c'est celui qui a orienté tous mes choix de vie ensuite.

    Andrée : Pour moi aussi il a été capital. Mais pas de la même façon.

    Jeanne : En effet. Toi tu es restée discrète. Tu as refusé la carrière.

    Andrée : Toi, tu as eu une vie si brillante.

    Jeanne : Et toi, presque recluse sur ton petit coin de terre...

    Andrée : Au concert tu portais une robe que ton papa t'avait rapporté de voyage.

    Jeanne : Je l'ai gardée. Mon père que je ne voyais presque jamais.

    Andrée : Elle était magnifique.

    Jeanne : J'espérais qu'elle me porte chance. Mais c'est le fait d'être enfin vue qui a été déterminant.

    Andrée : J'avais compris cela. Moi, je portais une robe que maman m'avait fabriquée.

    Jeanne : Et tu avais été géniale au concert !

    Andrée : J'ai eu peur de perdre, sous les applaudissements, l'amour qui m'avait porté jusque-là.

    Jeanne : Il y avait enfin une place pour moi dans le monde, au chaud, sous les projecteurs.

    Andrée : J'ai toujours été fière de toi.

    Jeanne : Tu m'as toujours émerveillée. Ton amour taillé sur mesure pour chacun.

    Andrée : Je t'aime Jeanne. Ma belle amie. Ma très chère.

    Jeanne : Je t'aime aussi Andrée. Ma tendre amie. Mon étoile.

    ...

    Charlotte, en plein jour, ça prend au moins deux bonnes heures de beau temps pour faire sécher la pluie après un orage.

     

  • Charlotte - 56

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    Orages

    Les Appalaches. Entre la rivière St-François et la Richelieu, du Lac St-Pierre (fleuve St-Laurent) jusqu'à la côte du Maine sur l'Atlantique : le pays des Abénakis.

    De façon générale, la Terre tout entière. Mais plus particulièrement les contrées que nous avons choisi d'habiter. Notre géographie nous enseigne toujours quelque chose sur nous-mêmes. 

    En été, les colères impressionnantes du ciel des Appalaches surgissent après les silences de velours sur les champs et les forêts. 

    ...

    Charlotte, ne laisse pas le bruit de ceux qui en font soudainement autour de toi te dérouter, ou te faire perdre la direction que tu avais choisie. Mets-toi à l'abri si tu juges qu'il le faut. Affronte la menace. Ou va ton chemin. Leur colère est une folie passagère (ira furor brevis).

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  • Charlotte - 55

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    Nouer - dénouer

    Une enfant du 21e. Née peu après les années 10, disons. Porte en elle, dans ce qu'elle prend pour du silence, la trace de milliers de générations d'ancêtres humains.

    Ignore-les, lui dit-on. N'écoute pas leurs mumures ineptes. Tu es la première. La seule. Le soleil tourne autour de toi.

    Il n'y a pas de passé.

    ...

    À peine du présent.

    Tu es la seule, comme chacune des (8 ou 9 ou 10 milliards de) personnes vivantes qui pensent la même chose présentement sur la planète. noeuds,mémoire

    Nous sommes les parlêtres de cette merveilleuse Terre. Drôles de créatures. Mais nous habitons ici, un moment, au même titre que les arbres, les fleuves, les mers, les cailloux, les montagnes, les abeilles, les petits coléoptères, les papillons, les orioles, les chutes et les cascades, la boue, le vent, le pétrole brut, les algues, la pluie. Nous sommes à notre place ici.

    ...

    Nous l'étions. 

    Et certains ont rêvé de se faire une place ailleurs. Sur d'autres planètes. Vont-ils conquérir ces mondes comme les Européens l'ont fait en Amérique ? Je le redoute. 

    Pas d'avenir.

    Charlotte, on a toujours eu tort de prédire la fin, la catastrophe, l'extinction de l'espèce, d'une race, d'une famille, d'un être. Bien sûr que nous allons tous participer à la transformation en étant nous-mêmes transformés. Je souhaite que ton voyage ici soit long et qu'il te fasse découvrir l'amitié du vivant qui séjourne dans un temps si long et si vaste qu'il est inutile de tenter de le saisir.

  • Charlotte - 54

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    Simple fouet

    Charlotte, si tu gardes en toi un espace pour accueillir la joie, même ceux qui ne te comprennent pas, même ceux qui, momentanément te veulent du mal, voudront se percher sur ta main calme. 

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  • Charlotte - 53

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    Mouvement perpétuel 

    Ummmp ! Oups ?! Ahhh... Ummmp ! Oups ?! Ahhh... Ummmp ! Oups ?! Ahhhh...  

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  • Charlotte - 52

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    Fête des pères

    Du géniteur insignifiant qui n'aura transmis que sa semence à l'increvable patriarche dont la présence et l'autorité épuisent et vident de leurs ressources les gens de son entourage... Il y a tous les pères.

    ...

    S'il y a quelque chose de plus silencieux que les mots, en nous, quelque chose qui participe, puisque nous savons que le silence n'existe pas, à une mélodie intime, comme le battement du coeur et qui nous effraie et nous rassure. C'est bien cette trace-là.

    En quelle année au juste notre naissance était-elle prévue ? Quand, dans l'histoire des choses et l'histoire humaine, était-il admis que nous puissions vivre, toi, moi, les autres huit milliards d'individus présentement vivants ? Qui savait d'avance quand serait requis notre sourire ? Notre regard ? Qui savait si nous serions de ces enfants que tout le monde a envie de prendre dans ses bras ou bien de ceux dont on se tient éloigné, plutôt éloigné. Qui savait si notre voix serait blanche et possiblement anonyme ou bien si elle dépasserait la limite permise par le concert des familles, des alentours, des concitoyens, des purs de race, de religion, de culture et des idées ?

    Ou si notre regard serait bienfaisant. Si nos gestes seraient mesurés, équilibrés, calmes. S'ils seraient brusques et effrénés. Si nos bras, si nos mains seraient des havres, accueillants à l'heure du retour de l'école, du travail et à l'heure de la réconciliation. Personne ne le savait, certainement pas nos pères. Mais ce que nous sommes, ce que nous devenons, est en bonne  partie le résultat de leurs voeux. 

    ...

    Charlotte, je vais t'exprimer mon point de vue, je ne me fais pas beaucoup d'amis quand je l'exprime à voix haute : les familles sont plus souvent des freins que des tremplins. À toi de voir si un jour, lorsque tu seras une adulte, il te faudra t'éloigner de la tienne. C'est un drame à chaque fois sans doute. Mais ce n'est pas tragique. Notre civilisation a beaucoup valorisé la famille, la patrie... et le travail. Ce qui a pu être indispensable durant nos années de développement, nous en gardons de la nostalgie. De l'état de dépendance et de reconnaissance qui était alors le nôtre ; de la confiance dont nos jours étaient imbibés, nous retrouvons des traces dans nos souvenirs. Il faut sans aucun doute leur accorder de l'intérêt. Les aborder avec curiosité et bienveillance. D'ailleurs, il vaut sans doute toujours mieux aborder notre passé avec bienveillance. Que nos souvenirs soient glorieux ou humliliants, cela vaut la peine de les examiner sans complaisance et sans hostilité.

    Il vaut aussi mieux qu'on se souvienne, sinon on recommence. C'est lassant.

    Les pères, selon la psychologie populaire en ce moment, ce sont ceux qui nous délivrent de nos mères - dont l'amour nous étouffe à la longue. Rares sont celles qui savent aimer autrement. Plus l'amour de la mère est un maelström, plus la leçon du père s'enseignera par l'absence. Tu verras. Tu verras. Tu verras.

    Les péres. Les mères. Dans un monde idéal, seraient interchangeables. Je veux dire que l'un et l'autre aimerait et libérerait l'enfant de son amour. 

    Ne va pas prendre ce que je dis pour des vérités, des sentences universelles. Ces mots, ces lettres ce sont mes pas de danse. Ma façon d'être avec toi. C'est aujourd'hui lundi dans mon calendrier. Lendemain de la Fêtes des Pères ici. Fête qu'on aimerait tous souligner unanimement avec affection et bonne humeur. C'est ce que je te souhaite. Tout au long de ta vie. 

  • Charlotte - 51

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    L'oiseau de feu

    Tyrannie du présent. Soumission au réel. Bruit. Vulgarité. Laideur. Plates idées courantes. Penser que "les gens" pensent quelque chose.

    "Les gens" n'existent pas.

    Nos esprits repliés comme des perruches dans une cage couverte par le "tissus" social. Mais...

    Qui habite en nous ? À qui avons-nous affaire constamment ?  La légion le plus souvent. Le mauvais esprit. Elle. La foule abstraite. Nous laissons la salle se remplir. Puis... il n'y a rien sur la scène. Le spectacle est dans les fauteuils et les gradins. Les places sont gratuites ! Entrez ! On attend. On vit à genoux. À je-nous.

    C'est déprimant.

    vertical,dedans

    Charlotte,  Juste avant la fin de la nuit, de ma fenêtre ouverte j'entends les oiseaux qui appellent le jour dans l'espace restreint qu'occupe leur vie en été. Espace à peine plus grand que celui des abeilles qui butinent et dont la ruche se trouve non loin. 30 mètres à la verticale, un petit kilomètre à l'horizontale. Tout s'y trouve, les insectes, les vers, les herbes et les fleurs, leurs voisins. C'est là toute leur géographie. Je me demande pourquoi l'oiseau s'est-il logé sur cette branche-ci plutôt que celle-là ? Pourquoi a-t-il fait son nid là, dans ce vieil érable près de la remise plutôt que sur la tête touffue du jeune sapin baumier qui se trouve à côté ? Conditionnements nombreux et complexes.

    Sommes-nous plus libres qu'eux ?

    Je ne sais pas. Mais nous pouvons, comme je perçois qu'ils le font, vivre pour célébrer le fait d'être vivants. Appeler la lumière le matin. Cueillir la nuit des rêves. Vivre et apprendre à voler.

  • Charlotte - 50

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    Exercice d'alchimie.

    Charlotte, si tes émerveillements te poussent tout simplement à te réjouir sans arrière-pensée… Sois heureuse ainsi.

    Tu as compris bien sûr que ce n’est pas mon cas. Mes joies comme mes peines sont informées. Elles sont remplies d'autres histoires, les miennes, celles de mes proches, celles de l'humanité qui se sont rendues jusqu'à moi. C'est même devenu l'un des avantages d'ajouter des années à ma vie : celui de pouvoir saisir sans trop d'effort ma propre histoire dans la trame de l'histoire de l'humanité. J'y parviens entre autres en fréquentant les mythes fondateurs, ceux sur lesquels reposent l'existence des communautés et des familles.

    J’ai participé au démarrage de quelques affaires au cours de ma vie et je vois bien que les circonstances, la nécessité, l’utilité sont des terreaux fertiles… Mais le véritable moteur de toute entreprise est l’histoire qui la suscite ou qui la perpétue. Je veux dire qu’il n’y a pas d’entreprise humaine qui démarre ou tienne la route si elle n'est pas abondamment racontée.

    Voici deux histoires qui font écho en moi. Je suis athée. Non. Je suis polythéiste. Il y a des dieux tout le temps et partout.

    L'évangile qui raconte la vie brève du fondateur du christianisme : celui-ci nous invite à aimer même si cela nous crucifie.

    La doctrine bouddhiste qui se rend par bribes jusqu'à nous et qui nous invite à admettre la souffrance comme une réalité universelle et inévitable... Mais à y échapper en suivant la Voie.

    Le Christ n’était pas chrétien ; le Bouddha n’était pas bouddhiste. Leur aventure réelle sur la terre ne correspond vraisemblablement pas aux histoires qu’on raconte à leur propos. Si la folie radicale de Jésus de Nazareth, ou la sagesse océanique du prince Siddhārtha trouvent en moi un théâtre - un espace acoustique disons, pour résonner, c’est que l’amour et la souffrance, j'en suis convaincu, font partie de la trame de ma vie comme de celle de toutes les vies humaines.

    Et ce sont des réalités trop importantes pour que je les dépose dans la filière LQSR (Les Questions Sans Réponses).

     

  • Charlotte - 49

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    Ça sera pas long...

    Attendre que passent les cellules orageuses. Rester sous l'auvent ou sous le préau quand il tonne et qu'il vente et que ça tombe comme des clous. Surveiller le ciel. Surveiller le fond de l'air. Chez-nous, il y a toujours en été un petit courant d'air frais qui semble venir de n'importe où juste avant que ne tombe la pluie.

    Apprendre à nommer les événements qui se produisent en soi comme à la météo, il y a tant de mots pour parler du climat, au moins trente qui commencent pas un a, parmi lesquels on retrouve arc-en-ciel. Il y en a plusieurs pour chaque lettre : baromètre, coriolis, dorsale anticyclonique, épisode cénévol, feux de St-Elme, grain, grêle et grésil, hygromètre, IRE (indice de refroidissement éolien), Kelvin, luxmètre, mer du vent, neige, orage, point de rosée, rosée, stratocumulus, soleil, talweg et vent. 

    Devenir aussi le météorologue expert de soi-même. Être attentif. Reconnaître et apprendre à nommer ce qui se passe en soi lorsque les choses changent. Elles changent toujours.

    ...

    Charlotte, l'un des paradoxes qui me laisse très souvent confus, c'est que nos états d'âme semblent brefs, changeants, inconstants. Pourtant, et cela devrait nous empêcher de juger qui que ce soit, quelques dispositions persistantes, par exemple la haine de nous-mêmes, lorsque nous l'infligeons aux autres, se perpétue et se loge de façon durable dans l'histoire humaine. On dirait que le terrain qui accueille cela est fertile. Ainsi, certains êtres humains naissent et apprennent à vivre dans des familles, des milieux, des environnements qui détestent la vie, depuis longtemps et sans savoir pourquoi.

    Puissions-nous t'enseigner à être (sérieusement) en amitié avec toi-même. Puisses-tu partager cette connaissance qui soigne.

     

     

     

  • Charlotte - 48

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    Couleurs.

    Je viens de terminer la lecture de L'incolore Tsukiru Tazaki et ses années de pèlerinage d'un romancier japonais que je découvre, Haruki Murakami. Ce roman sera-t-il encore disponible dans quinze ans ? Je pense que oui. Tu devrais pouvoir le trouver si tu le cherches.

    Je lis encore des romans de façon régulière. Au moins un par semaine. Les bons me renseignent et m'aident à vivre. Dans celui-ci la leçon de vie est de celles qui sautent aux yeux. Que nous admettons cependant avec le plus de difficulté : tout ce qui touche l'humain est complexe.roman,lqsr,amitié

    Tsukuru Tazani fait partie d'un groupe de cinq amis inséparables. Trois garçons, deux filles qui vivent à Nagoya. Adolescents, leur cercle est sans faille et ils sont heureux. Tsukuru part étudier à l'université de Tokyo tandis que ses amis restent dans la ville de leur enfance. Il revient à Nagoya le plus souvent possible et le cercle se reforme à chaque fois avec bonheur.

    Au cours de sa deuxième année d'études, un jour, les autres lui signifient qu'ils ne veulent plus le voir. Jamais. Sans explication.

    Ensuite il vivra comme s'il était mort. Impeccable. Intouchable. Immuable. Ce n'est que dix-sept ans plus tard qu'il entreprendra le bref pèlerinage auprès des anciens amis pour obtenir des réponses à ses questions.

    ...

    Charlotte, comme tu as dû t'en apercevoir, quand tu te poses une question au sujet du comportement de quelqu'un, cela mène souvent à une réponse qui elle mène invariablement à une autre question et ainsi de suite. Se laisser happer par ce genre d'enquête peut nous immobiliser, peut freiner notre élan aussi sûrement que le refus de l'aborder.

    Mais à chaque jour il faut vivre comme si nous savions, comme si nous avions compris, tout en sachant que nous ne savons pas grand chose. Que nous ne savons peut-être même rien.

    Tu as raison de faire confiance à ceux que tu aimes. Mais cette confiance que tu leur accordes est une arme dont ils peuvent se servir contre toi. Plus la confiance est grande, plus profonde sera la blessure évidemment.

    Le plus grand défi de toute vie humaine est de faire de cette blessure d'amitié ou d'amour le plus beau secteur de son jardin. Paisible, fertile et accueillant.

     

     

     

  • Charlotte - 47

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    Être plusieurs.

    Soi. Soi-même. C'est un mystère de l'existence. De la brève existence. La vie humaine qui ne dépasse pas longtemps la barre du jour. Il y a la promesse et puis... Zut ! On pense que la vie c'est uniquement notre courte expérience. Il y a pourtant des arbres centenaires, des pierres, des lacs profonds. Il y a pourtant le retour éternel des saisons. Mais il y a que nous vivons un petit nombre d'années. Si tout va bien, le corps solide et sûr de lui jusque vers trente-neuf ans. Ensuite, le doute du souffle, du cœur, des yeux, des mains et du désir. Quelque chose vacille.

    Mais ce que nous ne voyons pas, c'est que nous vivons en un seul corps, plusieurs vies.

    Plusieurs. Vraiment. Quelques-unes prennent plus de place que d'autres. Parce qu'elles nous réjouissent. Il ne faut pas les oublier.

    J'ai été par exemple, un Cubain contemporain de Castro et Guevara fumant le cigare autour des feux les nuits des Révolutions de 1956 à 1959. J'étais un long adolescent maigre et musicien ; je jouais de la guitare - je chantais des chansons qui n'étaient pas encore écrites et qui nous donnaient à tous du cœur. J'ai été un compagnon chez le verrier qui, en 1960, fabriquait un des grands vitraux de Marc Chagall pour la chapelle de la cathédrale Notre-Dame de Reims. je est un autreJ'ai vu de mes yeux vu durant les jours qui ont précédé le référendum du 20 mai 1980, le peuple québécois célébrer dans le bonheur d'être vivant, la résistance de ses ancêtres enfin récompensée. J'ai vécu, j'ai mangé des repas, j'ai marché dans les sentiers d'odeurs avec les personnages de Jean Giono. J'ai passé des années immobiles dans les musiques, toutes contemporaines : Mozart de la nostalgie, Maître Pérotin de l'aventure de l'harmonie, Arvo Pärt du retour à la source, Mahler des chants et du tremblement, chansons populaires en français, en italien, en anglais. Choriste depuis que les chœurs existent. J'ai écrit des paragraphes un peu partout dans les livres qui sentinellent ma bibliothèque. Annie Dillard, Pascal Quignard, John Irving, François Mauriac, Jean Sulivan, John Cowper Powis, Albert Camus, Antonine Maillet, tous ceux à qui j'ai prêté des pages de ma vie et qui me les ont rendues dans ces chambres pleines d'échos que sont leurs livres. J'ai été mille fois navigateur sur les embarcations lourdes mais fragiles du 16e siècle qui traversaient l'Atlantique. Je me suis endormi dans les canots silencieux sur la nuit des lacs de l'Amérique. J'ai été humain ici avant que viennent les pauvres, les misérables, les chrétiens. Mon nom en Micmac, Abénakis, O'jibway, Blackfoot a toujours été Mas'c. J'ai été le père de ton papa tous les jours de sa vie, protecteur et chasseur de monstres. J'ai été près de ton berceau et de tes premiers pas et de tes découvertes. Je suis une ombre Taichi lente et souple qui te protège. J'ai été déchiré en mille morceaux quand j'ai vu souffrir ceux que j'aimais ; recollé, mal, lorsque les jours de la flèche du temps ont usé les aspérités du temps, sur eux comme sur moi. J'ai été courageux. Tous les jours dans le monde il y a quelqu'un qui pose un geste de courage et qui sauve la vie d'une autre personne. La plupart du temps sans s'en rendre compte. J'ai été lâche aussi. Refusé de voir devant mon strabisme. Je ne m'en vante pas. J'ai été piéton sur tous les trottoirs de New-York et j'ai chanté, en tempo avec Walt Whitman le corps électrique. Polyphonique.

    ...

    Charlotte, chacun vit durant sa vie une vie nombreuse. Complexe et riche. Ne crois pas ceux qui vendent des chemins de facilité, de simplicité et des livres de réponses toutes faites et définitives. Va où tu veux. Sois toutes celles que tu es. Tous ces fragments sont celle que tu es.