25 juin 2008
Les bras des hommes
À cette époque les sources d'énergie disponibles ne pouvaient être que les chevaux, ou plus souvent les bœufs, les bras des hommes, le vent et, bien entendu, l'eau des rivières. Les moulins étaient donc des points forts de l'économie locale.
C'est pourquoi le lit de la rivière recevait tous les soins nécessaires : à la faux, sur des barques plates, les hommes coupaient les herbes poussant au fond... Ils taillaient les arbres des rives, les peupliers, les ormes... Ils évacuaient la vase... Et chaque jour ils visitaient les digues, les chaussées de pierre et les écluses, pour réparer les dégâts provoqués par la force du courant.
Sans ce travail, les deux roues à aube du moulin n'auraient pas pu tourner.
Les jours d'été étaient brûlants. L'eau de la rivière ruisselait sur les deux roues, la "grande" et la "petite". Une fraîcheur indescriptible saisissait quand on s'approchait d'elles. Le vacarme des roues rendait sourd. Les poulies, les pignons, les couronnes dentées n'arrêtaient jamais leur mouvement.
Aujourd'hui c'est ainsi, tout s'est tu, sauf quelques semaines durant l'année, de temps en temps, les cris joyeux des vacanciers en canoë.
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23 juin 2008
Qu'est-ce que la mélancolie ?
Ma chaumière
« Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui enchâsse les perles de la pluie, et quelque giroflée qui fleure l'amande.
Mais l'hiver - quel plaisir, quand le matin aurait secoué ses bouquets de givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture dans la neige et la brume !
Quel plaisir, le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent les uns jouter, les autres prier encore !
Et quel plaisir, la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes du village endormi.
Ah ! si le roi nous lisait dans son Louvre, - ô ma muse inabritée contre les orages de la vie ! - le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'il ignore ne nous marchanderait pas une chaumine ! »
Aloysius Bertrand

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18 juin 2008
L'enchanteresse de Virginie*
Dans Télérama n°3048/11-06/2008.
*Le titre est de Télérama, tout le texte aussi. Et il y a une jolie photo, où elle ressemble un peu à Meryl Streep, une photo sous-titrée De la nature au cœur.
J'ai juste une question, ou plutôt deux : c'est quoi " le courant transcendantaliste "? Qui peut m'éclairer ? Pourquoi diable n'ai-je pas encore lu Annie Dillard ? Ce n'est pas faute que le maître des lieux en parle ! Je cours demain réparer cette bêtise !
« Il est des livres qui passionnent, d'autres qui émeuvent, d'autres encore qui irritent ou consolent... Plus rares en revanche, sont les ouvrages qui enchantent. C'est pour cela que dix-huit ans après sa traduction, on se souvient de celui-ci : Pèlerinage à Tinker Creek. Un livre des merveilles qui, en 1990, a révélé en France l'existence, dans le paysage littéraire contemporain, d'une femme écrivain, héritière directe et moderne d'Emerson, de Whitman, de Thoreau et du courant transcendantaliste : Annie Dillard (née en 1945). Qui, de la même façon qu'un siècle plus tôt Thoreau tient le " journal atmosphérique " du bois de Walden où il vivait en ermite, s'attacha, elle, à explorer et à décrire le petit coin de Virginie où elle avait élu domicile. S'appuyant sur l'observation minutieuse de la nature, la minuscule faune aquatique et des insectes, la flore, les variations du contour des nuages, pour se hisser vers des sommets poétiques et métaphysiques.
Annie Dillard l'enchanteresse est de retour, avec un roman cette fois, L'Amour des Maytree - une histoire d'amour, de désamour, de fidélité, qui est pour l'auteur l'occasion de poser sur le coeur humain et ses fluctuations subtiles le même regard précis et empreint de vraie grâce qu'elle posait naguère sur la nature. Étincelant ! »
traduit de l'anglais par Pierre-Yves Pétillon, Christian Bourgois, 278 p., 25€.
14:20 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : dillard, télérama, transcendantalisme
La déception est au coin de la rue !
Dédié à Emma Bovary, si déçue qu'elle s'empoisonna.
Ma fille (13 ans) qui part à New-York quelques jours vendredi. Elle s'avise de regarder la météo sur internet. « Ah, quelques averses éparses, c'est quoi éparses ? Ah la la, dégueulasse. Il va pleuvoir ! »
Déçue avant d'avoir commencé ce voyage qui l'enchantait ! Moi, déçue qu'elle ne connaisse pas le mot épars ! Pour la consoler et parce que je le pense : « Mais c'est pas grave, c'est très romantique New-York sous la pluie. »
Elle, déçue que je ne partage pas son affliction: « On voit bien que c'est pas toi qui pars ! »
...
Moi la semaine dernière, ayant réussi, à mon avis !, un truc professionnel qui m'inquiétait beaucoup, m'avait donné du fil à retordre - et attendant, espérant, de la reconnaissance, des compliments, des félicitations, des éloges, bref de quoi nourrir sans vergogne un ego affamé de ré-assurance... Eh bien, non ! Le silence !
Chacun vaquant à ses occupations. Moi affreusement déçue, puis soudain troublée : et s'ils ne disent rien, parce qu'ils sont déçus ? Oui, en fait, je les ai déçus !
...
Une rencontre, légère et grave, simple et périlleuse, improbable et miraculeuse, essayant de cheminer avec raison, respectueuse, confiante, sans faux-semblant - quoique comme le dit Marc-Aurèle : Quelle perversité, quelle fausseté de dire : J'ai décidé de jouer franc-jeu avec toi. (Pensées, XI, 15) Et assez vite, accentuée par les cabossages de la vie, cette crainte légitime, fondatrice, qui tisse ou effiloche les liens : « J'ai peur que tu sois déçu... J'ai peur que vous soyez déçue... »
...
Les voyages, les enfants, les recettes de cuisine, les parents, l'écriture, les livres, les étoiles qui s'éteignent, le lilas qui rouille, l'amitié, le travail, l'idée de la vie, les révolutions, le temps qui passe, les trahisons, les soirs d'été sur la terrasse à regarder la mer, les bras ouverts, les disparitions, les blogs : machines à déception ?!?
02:44 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
14 juin 2008
Chercher, lutter, trouver et ne rien céder
Encore Edward W. Saïd, - je n'en ai pas fini avec celui-là !, comme s'il venait de lire les Positions, Proposition et leurs commentaires et jetait dans cet espace son grain de sel :
« [...] Servir le Graal est une cause, acquérir une nouvelle voiture ou un nouveau costume n'en est pas une. Une cause est rarement épuisée par ceux qui la servent, alors que les individus peuvent s'épuiser à servir une cause, qui est habituellement définie comme au-delà de soi, comme une chose plus grande et plus noble que soi [...] L'Ulysse d'Alfred Tennyson saisit cela dans ses derniers vers, syntaxiquement très maladroits ; le héros vieillissant réfléchit ici sur la persistance de sa volonté à servir une cause.
Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel, ce que nous sommes
nous le sommes
Des cœurs héroïques et d'une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin, mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver et ne rien céder. »
Réflexions sur l'exil, Actes Sud.
11:18 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
08 juin 2008
Jasmin tropical
Ouvrir au hasard un livre - Réflexions sur l'exil, de Edward W. Said et tomber sur ces lignes :
« L'un des premiers essais de V.S Naipaul contient cette scène : il demande, dans un jardin de Guyane britannique, le nom d'une fleur dont le parfum lui est familier, mais le nom inconnu. Une femme âgée répond : "C'est du jasmin". Alors il réfléchit : " Donc je connais cette fleur depuis toujours ! Pour moi ça n'était qu'un mot dans un livre, un mot avec lequel jouer, quelque chose de très éloigné de la végétation monotone que je connaissais... Mais le mot et la fleur avaient été trop longtemps distincts dans mon esprit. Ils n'allaient pas ensemble".
Un an plus tard, en 1965, il écrit qu'"être un colonisé, c'est être un peu ridicule et improbable". (...) Son sujet était l'extraterritorialité - l'état qui consiste à n'être ni ici, ni là, mais plutôt dans l'intervalle entre des choses (comme le jasmin tropical et son nom). »
Et une fois lues ces lignes de W. Said, se dire, une fois de plus, que le hasard conduit à ouvrir les livres juste à la page qui nous parle, juste aux lignes écrites spécialement pour nous. Qu'il en est ainsi parfois des rencontres humaines. Que c'est étrange et merveilleux.

06:38 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
03 juin 2008
Suppositions
Dans le ventre de ma mère - ça commence mal ! - je suppose que j'attendais avec elle, en larmes, le retour de mon père, parti naviguer chaque fois, deux mois, trois mois, six mois.
Je suppose qu'à ses larmes de femme se mélangeaient ses larmes de petite fille, celles versées à l'arrestation de son père en 1942 par un gendarme français qui l'emménerait à Drancy d'où il serait poussé dans un wagon plombé.
A la fin de la guerre, sa femme (ma grand-mère) attendit tous les jours son retour, guettant devant ce grand hôtel en plein Paris où revenaient les survivants, le visage de son mari chéri, parmi les rescapés. Longtemps après ils apprirent sa mort dans le convoi.
Je suppose quand je suis née, que le silence les avait enveloppés depuis longtemps. Je suppose aussi que le silence était fait pour nous protéger, nous les enfants. Pour se protéger aussi, eux, les parents. Bien sûr. Mais le silence détruit.
Épouvante de ne pas savoir que quelque chose relevant de l'attente grandit en soi et consume autant. C'est pour cela que simplement très vite j'ai expliqué tout ça à mes enfants. C'est sans doute pour cela que simplement ici je l'écris.
Je suppose !
06:47 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
31 mai 2008
Effet de surprise
Elle est longue et douce cette espèce de ribambelle des odeurs de notre enfance, de notre jeunesse, de la vie, celles qui lorsqu'elles apparaissent brusquement aujourd'hui nous restituent tout, intact. Intact à en pleurer. Voilà pourquoi je suis émue chaque fois que j'entre dans une pizzéria, que la tête me tourne quand une banane se fait écraser (par un thon en goguette) ou que dans un pays inconnu, passant dans la rue, je me dis que là, sous ces fenêtres, cuisent des poivrons.
N'est-il pas curieux que ceux que je cuis, moi, ne me fassent pas cet effet ? Manquerait-il le précieux effet de surprise ?
Et même, si j'y songe, ne manquerait-il pas parfois terriblement dans nos vies, cet effet-là ?
09:10 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
24 mai 2008
Nuits de mai
« La musique se fait entendre là où elle est désirée », dit Whitman, et donc ils sont tous là. Toute la bande. Lamartine, Musset, Nerval, Hugo, Flaubert, Balzac, Maupassant. La bande du 19ème. Ils m'accompagnent. Ils sont là. Ils sont toujours là avec moi. Au Monoprix quand j'attends mon tour à la caisse, quand je m'ennuie, dans le métro entre deux tunnels quand le wagon est bloqué, quand les profs de mes enfants me parlent de leur fâcheuse conduite (pas la conduite de la bande, mais celle de mes garnements bien sûr !). Ils me parlent. Ils me chuchotent des choses consolantes. N'est-ce-pas étrange ? Eux d'un siècle passé, d'un siècle dépassé, d'un siècle même très trépassé, eux, les extra-terrestres, ils me comprennent mieux que n'importe qui. Non que je les aime davantage que n'importe qui. Non, non ! C'est autre chose : ils sont là, ils me comprennent, ils sont vivants en moi.
Le pire : j'ai un chouchou. Le plus pleurnichard. Lamartine ? Ah, vous trouvez ? Peut-être. Mais moi c'est Musset. On peut dire ça : Musset, il est vivant en moi ? Ouvrons ses Nuits. Nuits de mai, d'août, d'octobre, de décembre. Déjà les nuits de mai sentent l'odeur blanche du seringa.
Mais surtout c'est sa voix. Nuit d'août.
« [...] Le coeur a beau mentir, la blessure est au fond.
Hélas ! par tous pays, toujours la même vie :
Convoiter, regretter, prendre et tendre la main ;
Toujours mêmes acteurs et même comédie
Et, quoiqu'ait inventé l'humaine hypocrisie
Rien de vrai là-dessous que le squelette humain [...] »
Et vous, qui est vivant en vous ?
08:26 Publié dans Sophie | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note


