07.01.2009

Rio de Janeiro (3)

Teatro Municipal, année neuve, spectacle intitulé Y - I ?. (Pourquoi - Je ? ou Pourquoi - Moi ?) Je pense que presque tous les prénoms de femmes que je connais contiennent un y ou un i. Et je récite aussi ceci de mémoire en contemplant la crinière blanche de craie de la chorégraphe qui est au parterre et nous tourne le dos et dont nous attendons des indications depuis plus d'une heure :

Si l'on gardait, depuis des temps, des temps
Si l'on gardait, souples et odorants
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs
Crinières de nuit, toisons de safran
Et les cheveux couleur de feuilles mortes
Si on les gardait depuis bien longtemps
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont sur la mer

Il y aurait tant et tant sur la mer
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux
Les baisers partis de tous ces cheveux
Baisers qu'on sema sur tous ces cheveux
Et puis en allés parmi le grand vent...
Parmi le grand vent...

Si l'on gardait, depuis des temps, des temps
Si l'on gardait, souples et odorants
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs
Crinières de nuit, toisons de safran
Et les cheveux couleur de feuilles mortes
Si on les gardait depuis bien longtemps
Noués bout à bout pour tordre des cordes
Afin d'attacher
A de gros anneaux, tous les prisonniers
Et qu'on leur permît de se promener
Au bout de leur corde

Les liens des cheveux seraient longs, si longs
Qu'en les déroulant du seuil des prisons
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s'en aller jusqu'à leur maison...
Jusqu'à leur maison...

Si l'on gardait, depuis des temps, des temps
Si l'on gardait, souples et odorants
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs
Les liens des cheveux seraient longs, si longs
Qu'en les déroulant du seuil des prisons
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s'en aller jusqu'à leur maison...
Jusqu'à leur maison...

Marc Robine, (Casablanca 1950 - 2003 Nîmes)

Puis elle est là, se dirige vers nous, Madame Felicity Minhxa, danseuse étoile chorégraphe, méduse. Je suis debout au fond de la scène, rangée des hommes côté jardin. Nous sommes une dizaine côte à côte. « Avancez en glissade. Go firmly, gently... », dit-elle presque imperceptiblement en fixant sur nous un regard terrible. Nous avançons d'un pas, puis d'un autre et subitement je lévite. Quelques centimètres seulement au-dessus du plancher. Chacun continue comme s'il ne me voyait pas. Comme s'il ne se passait rien de bien spécial ici. Madame non plus ne semble pas surprise. Cependant j'étire les jambes et je ne dépose les pieds que sur l'air, cinquième, ouverture, glissade, c'est la consigne... J'arrive heureusement à rester dans le corridor qui m'est octroyé. Un phare de poursuite me précède, j'entre dans la lumière. Il n'y a rien que je puisse faire pour que ça cesse. Je danse.

Madame nous demande de semer d'un geste ample et détaché « graciously » les fèves qui se trouvent dans le repli de la veste verte que nous portons. Je dépose, une fève à la fois sur le plancher noir de la scène. Une plante surgit, s'élève jusqu'au plafond dès que ma petite fève touche le sol. Ce n'est pas prévu, je ne peux rien faire pour que ça s'arrête.

Je danse dans mon éblouissement.