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  • Charlotte - 28

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    Il y a des hommes océans. Victor Hugo

    Ou comment regarder le monde.

    Comment nous réconcilier avec nous-mêmes quand les autres, les êtres humains qui traversent notre vie nous laissent pantois, indifférent ou en colère ? Tu es encore jeune, mais tu as vécu plus d'une fois, j'en suis sûr, des déceptions causées par des amies, des professeurs, peut-être même la famille.

    Je trouve que lorsqu'on est aux prises avec une poussée incontrôlable de fureur, d'incompréhension, d'asphyxie, d'hébétude ou de stupeur, un des exercices intéressants qu'on peut faire est celui de la métaphore. Je veux dire tenter de mettre des mots, d'autres images sur ce qui fait que nous retournions à l'auge dont le brouet nous met de mauvaise humeur.

    Les autres. Bien sûr on ne peut pas toujours en rire. Bien sûr on ne peut pas toujours les admirer. Parfois il suffit d'essayer de trouver le mot juste, même non-flatteur (le garder pour soi le plus souvent) pour les décrire. Et cette recherche de l'image aussi adéquate que possible résume bien l'aventure des êtres de langage que nous sommes.

    Par exemple la photo de toi, Charlotte, encore jeune de quelques jours, enveloppée et dormant, présente à l'autre monde, fut pour moi comme si quelqu'un avait déposé un cocon sur l'hiver.

    ...

    Il y a des hommes océans en effet. Ces ondes, de flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l'écume, ces merveilleux levers d'astres répercutés dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l'innombrable, ces grandes foudres errantes qui semblent guetter, ces sanglots énormes ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces rochers, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l'abîme ; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l'horizon, ce bleu profond de l'eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l'assainissement de l'univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait ; ces colères et ces apaisements, ce Tout dans Un, cet inattendu dans l'immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après le bouleversement, ces enfers et ces paradis de l'immensité éternellement émue, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s'appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvenal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c'est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l'océan.

    William Shakespeare, Victor Hugo.